Quand Maisonneuve rêvait de devenir la cité idéale

Le boulevard Pie-IX représenté sur une carte postale, à l’époque où une allée piétonnière avait été aménagée au milieu du terre-plein central.
Photo: Le boulevard Pie-IX représenté sur une carte postale, à l’époque où une allée piétonnière avait été aménagée au milieu du terre-plein central.

Le quartier Hochelaga-Maisonneuve fête cette année son 125e anniversaire. Dans le premier de deux articles consacrés à ce secteur mal aimé de la métropole, Le Devoir se penche aujourd'hui sur l'histoire méconnue de la Cité de Maisonneuve, qui était autrefois une ville indépendante et prospère.

Pour plusieurs Montréalais, elle n'est qu'une portion du quartier défavorisé d'Hochelaga-Maisonneuve. Mais avant d'être annexée à la métropole québécoise, la cité de Maisonneuve, qui fêterait cette année son 125e anniversaire, a déjà été le cinquième centre industriel en importance au Canada. En fait, ceux qui l'ont bâtie rêvaient d'en faire le Westmount des francophones. Si leurs idées de grandeur ont provoqué sa perte, elles ont tout de même laissé un patrimoine architectural hors du commun.

Maisonneuve, qui comptait au départ 287 habitants, est effectivement née de la seule volonté de grands propriétaires fonciers et d'industriels. Détenteurs de vastes terrains dans ce secteur compris entre les actuelles rues Bourbonnière et Vimont, délimité au sud par le fleuve et au nord par ce qui est aujourd'hui la rue Rosemont, ils obtiennent leur indépendance municipale en décembre 1883, au moment où Hochelaga, criblée de dettes, est forcé de se joindre à Montréal. Avant cette date, les deux entités formaient une seule ville, Maisonneuve se résumant à une vaste zone rurale.

Comme les dirigeants politiques associaient alors le progrès à une industrialisation massive, ils ne tardent pas à mettre en place les conditions financières susceptibles d'attirer de grandes manufactures, notamment par des subventions et des exemptions de taxes. On leur promet ainsi «une fortune rapide et solide». Les services publics s'y développent rapidement, tandis que des lignes de tramway suivront bientôt le tracé des rues Ontario, Sainte-Catherine et du chemin du Roy (l'actuelle rue Notre-Dame).

Bref, il s'agissait de jeter les bases du «Westmount des francophones», selon les mots du directeur du Musée du Château Dufresne, Paul Labonne. L'établissement présente d'ailleurs une exposition intitulée «Hochelaga-Maisonneuve en trois temps. 1er temps: de villes ouvrières à cité modèle (1870-1918)».

Gros boom

Les efforts portent fruit puisque les industries du textile, du cuir, de la métallurgie, de l'alimentation, de la fabrication de meubles et du papier peint affluent à la fin du XIXe siècle. En 1910, Maisonneuve, devenue la cinquième ville industrielle du Canada, est même la capitale de la chaussure: on en produit 3,5 millions de paires annuellement. Et avant qu'elle ne soit forcée de s'annexer à Montréal, elle compte pas moins de 30 manufactures liées à ce secteur. Au sud de Pie-IX, la Canadian Vickers implante par ailleurs un important chantier naval où on construira des sous-marins durant la Première Guerre mondiale.

Cette multiplication des usines, dont les sirènes rythment littéralement la vie des habitants, attire des milliers de travailleurs. La plupart vivent bien sûr dans une très grande pauvreté. À titre d'exemple, un menuisier gagne en moyenne 17 cents l'heure en 1901, alors qu'une livre de beurre lui en coûte 24. Et les six journées de travail hebdomadaires durent chacune 12 heures, même pour les enfants.

En se baladant dans le quartier, on peut encore observer plusieurs exemples des logements qu'ils habitaient au tournant du siècle, notamment dans la rue Létourneux et l'avenue de LaSalle — où on retrouve de typiques «maisons en rangées». Les riches industriels de Maisonneuve, eux, se font construire de somptueuses maisons, principalement dans les rues Adam et Lafontaine. Un grand nombre se dressent encore, avec leurs larges galeries en bois couvertes et décorées de frontons.

Autre preuve de la prospérité économique de l'époque, deux banques sont construites l'une à côte de l'autre, rue Ontario, en moins de cinq ans, pour les besoins de l'industrie. La superbe église Très-Saint-Nom-de-Jésus, rue Adam, témoigne elle aussi de l'héritage laissé par cette période faste.

Folie des grandeurs

Les dirigeants politiques voient toutefois beaucoup plus grand. En 1910, le maire Alexandre Michaud et le conseiller Oscar Dufresne élaborent un plan d'aménagement urbain très ambitieux, trop ambitieux, même. Dans son ouvrage Montréal, son histoire et son architecture, l'historien Guy Pinard qualifie d'ailleurs de «vent de folie des grandeurs» les idées qui sont alors mises de l'avant.

Il faut dire que le conseil municipal de l'époque ressemblait davantage à une chambre de commerce qu'à une institution démocratique. Un club fermé qui refile une note salée aux locataires et aux petits propriétaires. L'exécution de ce plan est d'ailleurs confiée à Marius Dufresne, frère cadet d'Oscar, alors ingénieur municipal de Maisonneuve et industriel prospère. Ce sont eux qui se feront construire le Château Dufresne.

Le mégaprojet urbanistique prévoit la construction de cinq édifices grandioses, en plus des boulevards Pie-IX et Morgan. Les quatre qui seront finalement réalisés existent encore et constituent autant de chefs-d'oeuvre architecturaux qui détonnent dans un quartier aujourd'hui défavorisé.

Il s'agit d'abord de l'hôtel de ville, situé à l'angle d'Ontario et Pie-IX, terminé en 1912. Le marché Maisonneuve suit, avec sa silhouette rappelant le style beaux-arts. Marius fait même installer sur sa grande place une fontaine monumentale du sculpteur Alfred Laliberté. L'endroit deviendra un marché public important pour la vente de bétail, en plus d'un lieu de débats politiques. Juste à côté, l'équipe de crosse de Maisonneuve, le National, a droit à son stade.

En face s'ouvre le large boulevard Morgan, que ces concepteurs voyaient carrément comme l'avenue des Champs-Élysées version locale. C'est là qu'est érigé le Bain public Maisonneuve, achevé en 1915. Il s'agit d'un bâtiment encore une fois majestueux, coiffé d'immenses sculptures qui évoquent l'époque de la Renaissance. À la même époque, Marius Dufresne dirige en outre la construction d'une caserne de pompiers, située au bout de Létourneux, dans un style inspiré de l'architecte américain Frank Lloyd Wright.

Le cinquième projet, prévu sur le site de l'actuel parc Maisonneuve, ne verra jamais le jour. Et il s'agissait sans aucun doute du plus insensé de tous. «Le conseil a voulu créer un vaste parc qui serait pour l'est de l'île ce qu'est le mont Royal pour l'ouest. De 1910 à 1916, la ville achète de quelques propriétaires des terrains situés dans la partie nord-est de son territoire. Ces achats lui coûteront 6 445 615 $ dont une bonne partie ira à des spéculateurs», rappelle l'historien Paul-André Linteau dans sa thèse de doctorat intitulée Histoire de la ville de Maisonneuve, 1883-1918.

«Un projet d'aménagement grandiose est proposé: piste de course, amphithéâtre, étangs, hôtels, galerie d'art, musée, bibliothèque, jardin botanique, aquarium, jardin zoologique, etc., poursuit-il. La ville espère tirer de l'exploitation de ce parc des revenus importants.» Un hippodrome de plus de 10 000 places devait y être bâti.

L'administration de Maisonneuve songeait même à y organiser rien de moins qu'une exposition internationale en 1917, afin de marquer le 50e anniversaire de la Confédération. Mais les idées de grandeur de ses dirigeants auront raison des finances d'une ville alors considérée comme la «Pittsburgh du Canada» — la ville américaine était un centre économique majeur. Lourdement endettée, elle sera forcée de se joindre à Montréal en 1918. Elle compte alors plus de 30 000 résidants.

***

L'exposition Hochelaga-Maisonneuve en trois temps. 1er temps: de villes ouvrières à cité modèle (1870-1918) est présentée jusqu'au 2 février 2009 au Musée du Château Dufresne. Objets et photographies d'époque témoignent des divers aspects de la vie urbaine à l'époque de l'industrialisation des municipalités d'Hochelaga et de Maisonneuve. Information: www.chateaudufresne.com
7 commentaires
  • Monique Proulx Désy - Abonnée 22 juillet 2008 08 h 54

    Enfin! Qu'on le dise ce qu'est Maisonneuve...

    Enfin, un article qui dit ce qu'est vraiment le quartier Maisonneuve. Mais il aura quand même fallu que l'auteur ajoute que le quartier est «défavorisé»... À part le fait d'autoriser les décideurs à venir piller les richesses qui se trouvent là, je ne vois pas beaucoup l'utilité de répéter et répéter sans cesse ce lieu commun. Promenez-vous dans ce quartier et vous verrez des maisons splendides et bien entretenues, avec des façades en pierre de taille et des cours grandes comme des terrains de campagne, des ruelles larges comme des avenues, des oeuvres d'art publiques, des monuments grandioses, des arbres centenaires et des enfants qui piaillent en sortant de l'école. Si c'est ça, être défavorisé, que je le sois au plus vite! Si c'est ça, des taudis, j'en veux, j'en veux! Le jour où on se rendra compte qu'en plus, ce quartier est situé au bord du Saint-Laurent, on allumera peut-être pour se rendre compte du potentiel inouï qu'il recèle. Espérons qu'il ne sera pas trop tard à ce moment-là et qu'on n'aura pas investi des milliards de dollars dans des structures autoroutières empêchant à jamais de l'ouvrir aux rives du fleuve géant.

  • Roland Berger - Inscrit 22 juillet 2008 09 h 08

    Rue Letourneux

    Il ne s'agit pas de la rue Létourneux mais bien de la rue Letourneux, rue sur laquelle a prospéré un tourneur, appelé familièrement un tourneux.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Lorraine Dubé - Inscrite 22 juillet 2008 09 h 29

    Que d'oeuvres architecturales magnifiques!

    Quel patrimoine architectural hors du commun témoignant de la prospérité du siècle dernier! Des édifices grandioses tels le bain Morgan, qualifié de plus beau en Amérique du Nord; le château Dufresne, digne du Musée qu'il est devenu, et, entre autres,l'ancien hôtel de ville devenu bibliothèque. Une des 2 banques de la rue Ontario mentionnée dans le texte de monsieur Shields est transformée depuis peu en un espace hommage *Bleu Ciel*, un espace funéraire ayant l'apparence et la beauté d'un musée, le propriétaire Martin Bolduc ayant magistralement relevé le défi de permettre aux gens de *vivre leur deuil autrement*, un endroit de compassion. À découvrir absolument ces beautés architecturales! Voilà un héritage magnifique légué par des visionnaires de l'époque, évoquant ce que fût Hochelaga-Maisonneuve, qui n'a rien à envier à l'architecture de la ville d'Outremont à mon avis. Un territoire méconnu et souvent victime de trop de préjugés, endroit que j'ai quitté le mois dernier, y ayant habité avec bonheur pendant une période de plus de 16 ans. Madame Louise Harel, la député de cette circonscription depuis le 13 avril 1981, a contribué de manière exceptionnelle à sa restauration. Sa dévotion et son amour des citoyens de sa communauté a permis que ce territoire laissé à l'abandon recommence à rayonner. Au fil des ans, il se refait une beauté, avec la contribution depuis 27 ans d'une député à l'écoute de ses électeurs, sensible à leurs revendications, leurs besoins, leurs préoccupations. Son bureau de comté ne cesse d'accueillir quotidiennement la population, ses attachés politique la secondant avec brio. Travail ardu mais phénoménal car pour cette grande dame de la politique, être députée est une vocation, un privilège. Nous lui en sommes extrêmement reconnaissants.

  • - Abonnée 22 juillet 2008 11 h 49

    Enfin, on rend hommage au passé de ce quartier où ma mère fut élevée et dont on ne parle plus qu'en l'identifiant comme "défavorié"!

    Enfin on nous raconte notre histoire, l'histoire des quartiers de Montréal. L'histoire de ce quartier est riche et valorisante pour la société francophone. On ne la connaît pas! Et pourtant elle est beaucoup plus intéressante et beaucoup moins "réductrice" que Hochelaga-Maisonneuve: quartier défavorisé. Vous savez, il y aussi des coins d'Outremont, de Côte-des-Neiges et de Westmount qui sont "défavorisés" pourtant on n'en parle jamais en ces termes... Pourquoi donc?
    Merci pour cet article,
    Lise Chayer

  • - Abonnée 22 juillet 2008 11 h 56

    Enfin, on rend hommage au passé de ce quartier où ma mère fut élevée "bourgeoisement" et dont on ne parle plus qu'en l'identifiant comme "défavorié"!

    L'histoire de ce quartier est une des plus belles de notre histoire montréalaise et pourtant, on ne parle plus jamais de ce quartier qu'en le qualifiant de "défavorisé". Outremont, Westmount, Côte des Neiges ont eux aussi, des secteurs moins favorisés que d'autres et pourtant on n'en parle jamais en des termes aussi réducteurs. Je remercie Le Devoir de faire connaître à ces lecteurs un pan important de notre histoire. Peut-être que si on connaissait mieux l'histoire de ce quartier, on le respecterait plus et on mettrait en valeur ses richesses dont, entr'autres, sa proximité au Fleuve St-Laurent au lieu de penser des projets comme ceux de l'autoroute Ville-Marie!
    Merci pour cette page d'histoire,
    Lise Chayer