L'entrevue - Mai 68, ou le triomphe de l'individualisme

Le philosophe français et ancien ministre de l’Éducation, Luc Ferry
Photo: Agence France-Presse (photo) Le philosophe français et ancien ministre de l’Éducation, Luc Ferry

Je m'attendais à rencontrer un féroce adversaire de Mai 68. Luc Ferry n'a-t-il pas été un des premiers à pourfendre La Pensée 68 dans un livre du même nom publié dès la fin des années 80? Et voilà qu'au moment où les commémorations battent leur plein, l'ancien ministre de l'Éducation se répand en long et en large sur les bienfaits de la montée de l'individualisme moderne dont Mai 68 n'aurait finalement été qu'un moment.

Paris — Dans son bureau de la rue de Bellechasse où il dirige un groupe d'analyse sous la responsabilité du premier ministre François Fillon, Luc Ferry semble un peu exaspéré par l'avalanche commémorative qui agite la France. «Les journalistes me demandent s'il faut liquider Mai 68. Mais ces questions n'ont strictement aucun sens. J'aurais presque envie de dire que Mai 68 n'a pas existé. Mai 68 n'est pas une singularité dans l'histoire, un événement à nul autre pareil qui serait plein de conséquences. Mai 68 n'est qu'un tout petit épisode dans la très longue histoire de l'individualisme révolutionnaire et de la révolte des individus contre les valeurs et les instituions traditionnelles.»

Il y a longtemps que Luc Ferry irrite ses amis soixante-huitards, comme il aime le rappeler. Mais ce n'est pas parce qu'il soutient la croisade lancée l'an dernier par Nicolas Sarkozy lors d'un célèbre discours appelant à «liquider» Mai 68. Même s'il hésite à nommer les idées du président, qu'il qualifie plutôt de «clin d'oeil», Ferry semble au contraire bénir la plupart des bienfaits apportés par Mai 68.

Les nouveaux bohèmes

«La thèse que j'ai toujours défendue sur Mai 68, c'est qu'il fallait que les valeurs traditionnelles fussent déconstruites pour que le capitalisme s'épanouisse. La société de consommation n'aurait jamais pu s'épanouir si les jeunes gens d'aujourd'hui avaient conservé la mentalité de mon arrière-grand-mère qui n'avait que deux robes, une pour la semaine et une autre pour le dimanche. Il fallait que les contestataires cassent les valeurs traditionnelles pour que l'on puisse entrer dans l'ère de l'hédonisme. "Jouir sans entrave" est un slogan capitaliste, car le capitalisme fonctionne à la consommation et même à l'hyperconsommation.»

En somme, les soixante-huitards auraient fait le contraire de ce qu'ils souhaitaient. Croyant se révolter contre la société de consommation, ils en auraient dressé la table. Derrière les délires maoïstes et trotskystes se cachait donc le capitalisme d'aujourd'hui. «Ce n'est pas un hasard, dit Ferry, si bon nombre de soixante-huitards se sont reconvertis dans le capitalisme le plus moderne qui soit: publicité, cinéma, showbiz. Sous les pavés, il n'y avait pas la plage, il y avait la mondialisation libérale.»

Car, de révolution politique, il n'y a pas eu l'ombre! Mai 68 n'entraînera pas un seul changement à la Constitution française. À part le lent déclin du Parti communiste, les partis politiques resteront les mêmes. On ne voit pas non plus de virage radical dans les politiques. Quant à la société de consommation née après la guerre, elle triomphe. «Jamais le capitalisme ne s'est si bien porté. Quand j'étais petit, il y avait une télévision à la maison. Aujourd'hui, même les familles très pauvres en ont une dans chaque pièce. L'hyperconsommation dont a parlé Gilles Lipovetsky, c'est à la fois l'individualisation de la consommation, mais aussi le fait que l'on consomme de tout, de la culture, de la philosophie, de la religion, de l'école, de la politique.»

Les soixante-huitards, hippies et autres contestataires ont eu de célèbres précurseurs, rappelle Ferry. «Le premier livre à parler de la vie de bohème est celui d'Henri Murger, Scènes de la vie de bohème, qui servira de livret à l'opéra de Puccini. Ça raconte l'histoire de jeunes gens qui ont déjà les cheveux longs et des pipes dans lesquelles ils fument de l'opium. Ce n'est pas le LSD, mais c'est pareil. Ils vont s'appeler les "fumistes", les "jemenfoutistes", les "hydropates", les "hirsutes" ou les "incohérents". Ils habitent les soupentes des immeubles parisiens, vivent "l'art pour l'art" et bouffent du bourgeois tous les matins au petit déjeuner. Ils sont dadas, surréalistes et situationnistes avant la lettre.»

D'ailleurs, fait remarquer Ferry, ce sont toujours les capitalistes les plus riches qui s'intéressent à l'art d'avant-garde. «Le bourgeois se reconnaît dans l'art contemporain puisqu'il exprime très précisément le culte de l'innovation que l'entreprise va sacraliser. Car si l'entreprise n'innove pas, elle est morte.»

Le côté sombre de 68

Comme tous les grands mouvements de déconstruction, Mai 68 a deux facettes. D'un côté, il est synonyme d'émancipation pour les femmes, les homosexuels, les minorités les plus diverses et les jeunes en général. Mai 68 marque notamment, dit Ferry, le triomphe définitif du mariage fondé sur l'amour. «Je n'ai pas du tout la nostalgie de la famille bourgeoise qui était pourrie de l'intérieur. Alors que les femmes sacrifiaient leur vie amoureuse, leur mari les trompait à pied, à cheval et en voiture.»

Mais, d'un autre côté, tout ce qui concerne la transmission des héritages et des patrimoines va prendre un coup terrible. Le déclin de la maîtrise de la langue à l'école en serait le meilleur exemple. «Le prix des progrès de l'individualisme est très élevé. L'humilité à l'égard des héritages va disparaître au profit d'une pédagogie de la spontanéité et de la créativité qui va à l'encontre du respect des valeurs traditionnelles. Qu'on le veuille ou non, la langue est un héritage dans lequel vous et moi n'avons rien inventé. Or la créativité en matière de grammaire, ça s'appelle... les fautes d'orthographe!»

Ferry se souvient d'avoir discuté de ces questions avec l'ancien ministre québécois de l'Éducation Sylvain Simard. Il constate qu'après la Suisse et le Québec, plusieurs pays d'Amérique latine, qui ont connu des régimes autoritaires, ont opté pour des pédagogies dites actives à l'école. «C'est normal. Quand vous sortez de périodes très autoritaires, vous avez besoin de cette émancipation. Mais ils vont le payer très cher.»

Il y a déjà quelques années que la France est revenue de ces utopies pédagogiques. Notamment depuis que Luc Ferry, d'abord à titre de président du Conseil national des programmes, puis en tant que ministre, a réécrit une partie des programmes scolaires pour y réintroduire les enseignements de base.

Une époque que semble avoir étrangement oubliée son successeur, Xavier Darcos, qui s'est à nouveau entiché de modifier les programmes. «L'attitude anti-soixante-huitarde est devenue la plus payante en politique», laisse tomber Ferry sur un ton un peu sec. L'ancien ministre est par ailleurs d'accord avec l'écrivain Pascal Bruckner qui avait fait remarquer que Nicolas Sarkozy — dont le slogan électoral était «Tout devient possible» — est le plus soixante-huitard de tous les présidents français. Luc Ferry, qui travaille pour le premier ministre, reste tout de même réservé à l'égard du président. Mais il dit néanmoins qu'en s'attaquant à Mai 68, Sarkozy n'a fait qu'«agiter un grigri qui rassemble la droite» et qu'il «ne croyait pas spécialement à ce qu'il disait».

Un sacré plus humain

Au fond, dit Ferry, il y a longtemps que la France a fait le bilan de Mai 68. L'événement est même plébiscité par une majorité de Français pour qui il est devenu synonyme de «progrès social», nous apprenait un récent sondage.

Mais Luc Ferry n'a-t-il pas une vision un peu jovialiste de cette montée de l'individualisme moderne? Les sociétés libres sont aussi des sociétés dures où triomphe le «chacun pour soi», nous disait récemment Daniel Cohn-Bendit. Ferry refuse de se laisser aller à la nostalgie dont il accuse certains de ses collègues, comme Régis Debray ou Alain Finkielkraut, qu'il qualifie de «républicains nostalgiques». L'ancien ministre ne s'ennuie pas du tout de ces époques, dit-il, où les Européens étaient prêts à mourir pour Dieu, la patrie ou la révolution.

Car l'individualisme n'exclut pas la morale, dit-il. «L'individualisme rejette les structures traditionnelles. Mais ce n'est pas l'égoïsme non plus. Jamais les sociétés n'ont été aussi altruistes. Jamais la famille ne s'est aussi bien portée. Évidemment, on divorce parce qu'on a fondé la famille sur l'amour. Mais, aujourd'hui, tout le monde veut se marier, même les prêtres et les homosexuels. Quant aux enfants, ils sont chéris comme jamais. Jamais le caritatif et l'humanitaire n'ont été aussi développés. Jamais on n'a été aussi soucieux des autres qu'aujourd'hui.

«C'est avec l'individualisme qu'est né le regard décolonisateur. Jamais les droits de l'homme n'ont été une religion laïque aussi puissante qu'aujourd'hui. La société contemporaine, c'est la reconnaissance de l'altérité des cultures jusqu'au politically correct. Constamment, du matin au soir, on s'interroge sur les pauvres, les handicapés, l'antiracisme, l'échec scolaire.»

Si le capitalisme déconstruit la figure traditionnelle du sacré, il en réinvente une nouvelle, dit Ferry. «Un sacré à visage humain.» Un sacré dont Mai 68 a probablement été aussi l'expression.

Correspondant du Devoir à Paris

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