Un «Central Park» montréalais près de l'ancien échangeur Turcot?

Un tramway relierait Dorval au Vieux-Montréal dans les plans imaginés par les architectes du projet Lac à la Loutre.
Photo: Un tramway relierait Dorval au Vieux-Montréal dans les plans imaginés par les architectes du projet Lac à la Loutre.

La reconstruction complète de l'échangeur Turcot pourrait être l'occasion de revitaliser l'ensemble de ce secteur négligé de Montréal, en particulier l'ancienne cour de triage Turcot, mais aussi les terrains qui longent le canal de Lachine. Cet ambitieux projet de parc thématique, qui se chiffre en milliards de dollars et est soutenu par des proches du Parti conservateur, marierait les activités récréotouristiques et sportives, l'environnement et la biotechnologie.

Point central du projet «Lac à la Loutre», un véritable lac serait creusé sur les terrains de l'ancienne cour de triage Turcot, à l'endroit où se trouvait jadis le lac à la Loutre, avant son remblaiement, au XIXe siècle. Autour du nouveau plan d'eau accessible à la navigation de plaisance et relié au canal de Lachine, on aménagerait un vaste parc boisé avec terrasses et restaurants, mais aussi des lieux d'expositions thématiques.

Des résidences luxueuses pourraient également être bâties dans le secteur ouest du parc, selon le document de présentation du projet consulté par Le Devoir. Le boisé de la falaise Saint-Pierre y serait intégré. Le long de la rue Notre-Dame Ouest, une ligne de tramway traverserait le parc d'ouest en est et permettrait de relier Dorval au Vieux-Montréal.

L'espace ne manque pas, puisque la cour de triage fait près de 100 hectares. À titre de comparaison, le parc Lafontaine a une superficie de 36 hectares. D'ailleurs, les instigateurs du projet Lac à la Loutre voient grand.

Jean Fortier, l'un des penseurs du projet et ancien président du comité exécutif de Montréal sous Pierre Bourque, parle d'un véritable «Central Park» montréalais. Jusqu'à présent, parmi les idées mentionnées pour l'utilisation de ce site après 2015, on songe surtout à implanter des projets industriels et commerciaux sur le site de l'ancienne cour de triage. Celle-ci a été rachetée en 2003 par Transports Québec.

M. Fortier reconnaît que le projet tel que présenté ne respecte pas entièrement le tracé que suivra l'autoroute 20 après la fin des travaux, en 2015. Ses créateurs préféreraient qu'elle passe au pied des falaises situées au nord de la cour de triage, de façon à en minimiser l'impact visuel, mais aussi le bruit de la circulation dans Notre-Dame-de-Grâce. Le nombre de voies ferrées varie aussi d'un scénario à l'autre.

Pour l'instant, ces aspects ne poseraient pas de problème. «Ce n'est pas une proposition précise, c'est une illustration de ce qu'on pourrait faire», précise Jean Fortier, en entrevue au Devoir. «Mais s'il y a une réfection de l'autoroute, pourquoi ne pas intégrer cette autoroute dans un parc? Pourquoi ne pas faire quelque chose d'intéressant d'un point de vue urbanistique et environnemental?», demande-t-il.

Au sud de la rue Notre-Dame Ouest, de l'autoroute Décarie jusqu'à la route 138, on développerait tout l'espace qui est délimité au sud par le canal de Lachine, et ce, conjointement avec les arrondissements du Sud-Ouest, de Lasalle et de Lachine. Un grand musée ferroviaire serait notamment ouvert dans des locaux industriels déjà existants, au sud de l'échangeur Saint-Pierre. Tout près, le long du canal de Lachine, on retrouverait une exposition thématique sur le transport maritime. Toute cette portion pourrait connaître un «développement futur» et les images présentées font penser aux canaux de la ville d'Amsterdam.

Plus à l'est, au sud de l'échangeur Turcot, on propose de construire un stade de 15 000 à 25 000 places. Celui-ci se retrouverait dans la zone où se situe actuellement une usine de carton de l'entreprise Kruger. Et l'endroit est idéal, aux dires de M. Fortier, puisqu'il se situe au carrefour des autoroutes, qu'il est facile d'accès et qu'il offre des possibilités de stationnement. Il soutient que des promoteurs du milieu du spectacle se sont montrés intéressés par l'idée.

Le secteur immédiat du nouvel échangeur pourrait en outre accueillir un «aménagement urbain» comprenant restaurants et commerces. Le tout se marierait au pôle biotechnologique qu'on souhaite voir s'établir à l'est de l'échangeur Turcot et au sud de la rue Saint-Jacques, afin d'y attirer des entreprises du secteur. Le forme que prendrait ce «centre de recherche» reste toutefois à déterminer. Chose certaine, il aurait un lien avec le Centre universitaire de santé McGill et le futur hôpital Shriners, qui seront tout près. Il pourrait même y avoir de la place pour un stationnement incitatif adjacent au secteur et permettant d'avoir accès au métro, au tramway et à une éventuelle gare de train de banlieue.

Projet conservateur?

La réflexion autour de ce projet est née parmi des proches du Parti conservateur après les dernières élections fédérales. «Après les élections de 2006, Michael Fortier [ministre responsable de la région de Montréal] a demandé à tous les candidats défaits de la région de Montréal s'il y avait, dans leurs comtés respectifs, des projets susceptibles d'impliquer le gouvernement fédéral et pour lesquels il pouvait aider», rappelle Jean Fortier. Lui-même n'était pas candidat, mais il avait donné un coup de main à plusieurs d'entre eux. Allen Mackenzie, ancien candidat conservateur dans Notre-Dame-De-Grâce-Lachine, a lui aussi pris part au projet.

«Ce sont bel et bien des conservateurs fédéralistes qui ont dit: "Voilà une occasion d'intervention structurée où il faudrait que le fédéral intervienne", souligne M. Fortier. Et on essaie de convaincre le fédéral.» «Celui qui a l'argent et le pouvoir structurel réel, c'est le fédéral, ajoute-t-il. Le fédéral hésite un peu à faire du développement urbain, mais c'est son rôle. Ce sont des grandes infrastructures urbaines, ça concerne le transport et ça concerne la qualité de vie.»

De plus, «la Ville va être prise avec ce problème-là un jour, mais ils n'auront pas d'argent. Le provincial a l'argent, mais il va quand même demander des contributions», prédit Jean Fortier. Selon lui, en plus des considérations financières, la présence du parc fédéral du canal de Lachine justifie elle aussi l'intervention d'Ottawa.

Si le projet Lac à la Loutre n'en est qu'à l'étape d'ébauche, M. Fortier évalue que le gouvernement fédéral pourrait bénéficier de retombées de deux à cinq milliards de dollars, pour un investissement d'environ 1 milliard. La rentabilité ne fait donc selon lui aucun doute, notamment en raison de la densité de population dans le secteur. Dans un rayon de deux kilomètres, on retrouve près de 400 000 personnes. Sans compter que le projet comprendrait plusieurs attraits touristiques.

Le document de présentation fait aussi valoir que «la valeur foncière du secteur (estimée à 1,35 milliard de dollars) pourrait quintupler au cours des prochaines années». De plus, un tel projet permettrait de créer un lien entre les quartiers situés au nord du site et ceux situés au sud.

Confiants, les instigateurs ont même fondé la Société de développement du lac à la loutre, une société à but non lucratif dont le but est de «susciter l'intérêt pour un parc nature et du développement économique intelligent pour cette zone», selon M. Fortier. Il ajoute que lui et la vingtaine de personnes qui ont travaillé au projet depuis un an sont tous «bénévoles» et que personne n'a d'intérêts financiers dans le projet. «Tout ça a été fait avec nos deniers et nos épargnes, pour le plaisir du développement économique», affirme-t-il. L'élaboration s'est orchestrée sous la supervision de la firme montréalaise d'architectes Béïque, Legault, Thuot.

«On a une démarche complètement à l'inverse de celle d'un promoteur immobilier qui garde tout ça secret, puis qui sort ça avec un feu d'artifice et qui essaie d'influencer tout le monde. Nous, au contraire, on développe notre affaire, on n'a pas d'intérêt financier, on n'a pas d'intérêt commercial, mais on a un intérêt de développement économique. On a un intérêt politique, jusqu'à un certain point.»

Si l'idée de ce projet circule déjà depuis quelques jours, c'est qu'on souhaite désormais «faire en sorte que la population le demande». Et le temps presse. «C'est probablement la dernière chance, pour les 100 prochaines années, de faire un développement qui a du bon sens sur l'île de Montréal, prévient M. Fortier. On n'a plus d'espace disponible. Ça, ça peut être le Central Park de Montréal. Je vous le dis sans prétention, c'est plus gros que Central Park, cette affaire-là.»

L'occasion, donc, de mettre fin à cet «immense no man's land». «Autant c'est prestigieux d'arriver à Montréal par le pont Champlain ou l'autoroute Bonaventure, autant arriver par là, c'est un désastre total», lance Jean Fortier.
7 commentaires
  • Pierre Castonguay - Inscrit 9 juillet 2007 00 h 03

    J'ai vu le loup, le renard passer...

    J'ai vu le loup, le renard passer...

    Lorsque j'ai vu le nom de Jean Fortier, je me suis dit que le nom de Michael Fortier ne devrais pas être loin et bien sûr McGill, les habitations de luxe puis les francs massons donc les Shriners. Enfin, je me suis surtout dit qu'il y a des gens là-dedans qui veulent notre bien et qui vont l'avoir coûte que coûte.

    Pierre Castonguay

  • l poisson - Inscrite 9 juillet 2007 02 h 34

    La balloune de Bourque devient le ballon des Bleus

    Le projet de "Montréal Bleu" mis de l'avant par M. Pierre Bourque qui aimait bien les lunettes roses est donc recyclé par hasard juste quelques jours après l'annonce de la "reconstruction de l'échangeur Turcot".
    Philantropes humbles et surtout sans buts lucratifs, ces futurs canonisés de la qualité de vie urbaine auraient poussé le sacrifice jusqu'à s'infiltrer dans le Parti conservateur pour nous offrir gratuitement "Central park", américanisation oblige.
    Les vacances de la construction sont souvent l'occasion de lancer ainsi des ballons politiques. A plus forte raison, avec deux gouvernements minoritaires.
    Dans un passé récent les assises financières fournies par certains contracteurs-sénateurs aux vieux partis politiques ont été beaucoup plus solides... que leur béton.
    À Laval, tout concorde pour en faire une démonstration claire... si jamais M. Johnson décidait de ne pas interpréter restrictivement son mandat; ne serait-ce que par respect pour les innocentes victimes et pour permettre à leurs proches de connaître le fond des choses. Ce serait affirmativement un geste médical et historique !
    Mais comme le suggère un cinéphile dans le courrier des lecteurs, il vaut peut-être mieux se contenter revoir le film de Denys Arcand "Réjane Padovani" pour comprendre.

  • Gaétan Boucher - Inscrit 9 juillet 2007 05 h 45

    ENFIN UN RÊVE

    Suite à plusieurs rêves brisés dont celui des frères Reichman en 2000, de Loto-Québec - Cirque du Soleil en 2005 et celui de la route Notre-Dame en 2005, qui sont tous criticable, mais qu'ils avaient le moyen de nous faire rêver. Le défit de ce projet va au delà du développement d'un secteur, c'est l'occasion de connaître la vision qu'a le maire Tremblay pour Montréal. Nous avons besoin d'un plan pour les prochains 50 ans pour Montréal.(lire l'entrevue avec Gilbert Rozon dans la Presse de samedi)
    Gaétan Boucher

  • Gilles Bousquet - Inscrit 9 juillet 2007 09 h 04

    POURQUOI PAS ?

    Si le fédéral veut investir à Montréal pour améliorer l'environnement, le tourisme et les services à la population, applaudissons à deux mains. Ça va compenser pour l'argent qu'il a investi dans les sables bitumineux de l'ouest.

    Ça ne devrait pas être trop difficile de trouver quelques loutres pour le nouveau lac si on veut qu'il continue de s'appeler ainsi.

    Bonne chance aux promoteurs pour un projet qui renouvellerait le plaisir des Montréalais et de leurs visiteurs.

  • Maxime Dupont-Demers - Inscrit 9 juillet 2007 09 h 59

    Bien beau...mais en réalité?!

    Un très beau projet...mais il faudrait peut-être avoir les moyens de ses ambitions; entretenir les infrastructures qui existent déjà et qui peinent à survivre. Que dire de l'entrée par Bonaventure : pas très prestigieux...beau de loin, mais une fois sur l'autoroute, tout tombe en ruine...la Cité du Havre n'est toujours pas revitalisée, les berges du Saint-Laurent toujours souillées et inaccessible. J'aime bien rêver, être optimiste, mais il y a une limite au jovialisme! Commençons par bien faire avec ce que nous avons et ensuite nous pourrons nous permettre de grandes choses.