Les gangs de rue, un échec pour les Haïtiens

Photo: Jacques Nadeau

D'une lutte pour le contrôle des territoires en passant par la prostitution comme activité favorite, les gangs de rue évoluent à Montréal. Depuis plusieurs années, le trafic de cocaïne attire les Crips, au chandail bleu ciel, et les BO Gars, aux couleurs rouge sang. La guerre des bandes a déjà fait cinq morts en 2007 et la population carcérale augmente. Le dernier procès contre Bernard Mathieu (Ti-Pon) vient remuer une plaie chez la communauté haïtienne.

En 1974, la prison de Bordeaux à Montréal n'avait qu'un seul Noir. «Et c'était un anglophone», se souvient, l'air plutôt fier, un agent carcéral réuni avec un chauffeur de taxi, un criminologue et quelques autres Haïtiens venus tuer le temps dans un barber shop du quartier Saint-Michel, à Montréal.

Tous ne sont pas là pour se faire raser les cheveux. Ils discutent de politique haïtienne plus qu'autre chose, même si certains n'ont pas mis les pieds au pays depuis des lustres. Au Québec, ils font partie de la première génération arrivée dans les années 70 et 80. En veston cravate, crâne rasé, barbe et moustache bien taillées, ils représentent, à Montréal, l'expression d'une culture haïtienne qui n'est pas celle des dreadlocks et des rastamans, qui ne sont nuls autres que leurs fils et leurs filles.

Poussé par la nécessité d'agir, Pierre-Richard (prénom fictif de l'agent carcéral) travaille, en dehors de ses attributions, à remonter le moral et à faire la morale à ces jeunes Haïtiens qui se retrouvent en prison. Mais peine perdue. À l'intérieur du centre correctionnel, il se fait trop souvent apostropher par les jeunots, qui l'appellent «Le Père». En créole, ce terme péjoratif traduit l'idée d'une personne âgée, vieux jeu et hors jeu.

Le geôlier estime que ni les organismes communautaires ni le système pénal canadien ne sauront tirer ces jeunes du trafic, du gangstérisme et du proxénétisme. «Souvent, à leur sortie de prison, ils ont entre 50 000 et 100 000 $ au moins qui les attendent pour relancer le business», note-t-il. Dans sa petite voiture usée par le temps et la neige, il dit croiser souvent les Hummer et les regards narquois de quelques-uns d'entre eux dans les rues de Montréal après leur sortie de prison. Il se fait alors demander, d'un signe de tête hautain: «M. l'agent, comment ça va?»

«Notre génération n'a pas connu le gangstérisme ni la prison non plus», souligne Étienne Cétoute, chauffeur de taxi, son index pointé vers le haut et les sourcils froncés. Lui également ne cache pas ses craintes envers ces jeunes aux allures pas ordinaires qui affichent leurs couleurs. «À certaines heures de la nuit, si jamais j'en embarque deux, mon coeur palpite automatiquement et je tremblote de peur au volant», dit-il. Au barber shop de Saint-Michel, ce soir-là, les Haïtiens font la part des responsabilités entre leur communauté et le Québec, la société d'accueil. «Ici, on ne peut pas les frapper ni les réprimander sévèrement car, très jeunes, à la garderie, ils apprennent à composer le 911», déplore Jean-Pierre, un coiffeur élevé, lui, d'une main de fer en Haïti. Mais la délinquance, ils l'ont apprise ici, au Québec, souligne pour sa part l'agent Pierre-Richard, qui brandit l'exemple de Bernard Mathieu, mieux connu sous son surnom de Ti-Pon. Condamné à dix ans de réclusion pour gangstérisme le 21 février dernier, Ti-Pon est arrivé au Québec à l'âge de quatre ans avec ses parents. Aujourd'hui âgé de 35 ans, Ti-Pon, qui dit n'être «pas un saint», se présente comme un vendeur d'automobiles, parle de racisme à son procès et reproche à sa communauté de l'avoir lâché comme une vieille chaussette devant la justice canadienne. Plusieurs Haïtiens interrogés au sujet des griefs de Ti-Pon qualifient ces affirmations de «paroles en l'air, d'émotion et de propos malvenus» de la part du chef du gang de la rue Pelletier, à Montréal.

«Quand tu n'es pas un saint, tu fais forcément partie de la bande à Satan», fait remarquer le chauffeur de taxi. Étienne Cétoute estime même que la police de Montréal est trop clémente envers les gangs de rue, disant ensuite souhaiter l'expulsion de Ti-Pon vers Haïti. Mais selon Port-au-Prince, les repris de justice déportés en Haïti par les États-Unis et le Canada comptent pour beaucoup dans le phénomène d'insécurité que connaît le pays à l'heure actuelle.

«Ce qui s'est passé est un échec pour nous», juge Michel Chery, un criminologue haïtien. En 1996, M. Chery a publié La Délinquance haïtienne au Québec, un état des lieux. Il s'agit d'une étude sur le phénomène des gangs de rue impliquant les jeunes de la deuxième génération et sur la surpopulation haïtienne dans les prisons montréalaises. Le document prévoyait une aggravation de la situation dans cinq à dix ans si rien n'était fait. Aujourd'hui, Michel Chery s'en prend notamment à ceux qui font de l'intervention communautaire et estime qu'ils sont passés complètement à côté des solutions. «On le fait depuis 1980 et voici maintenant le résultat», dénonce-t-il. Selon une récente estimation de la police de Montréal, 1500 membres de gangs de la métropole seraient d'origine haïtienne.

En revanche, Harry Delva, de la Maison d'Haïti, s'enorgueillit des «maigres résultats» de ce centre communautaire comparativement aux faibles moyens dont il dispose. La Ville de Montréal octroie seulement de 25 000 à 30 000 $ par an pour les activités du centre alors qu'en amont, selon M. Delva, la police disposerait de sept millions pour des activités de répression. Avec ces 30 000 $, le centre, depuis sa création en 1972, a pu sortir une centaine de jeunes de la délinquance, dont le fameux boxeur Joachim Alcine qui, à son tour, tente de récupérer Jean Dierry. Ce jeune boxeur en herbe est entraîné personnellement par Alcine, qui veut transformer la violence qu'il a connue à l'école Joseph-François-Perreault de Saint-Michel en une force positive.

Harry Delva impute la délinquance chez les jeunes Haïtiens à la division qui gangrène la communauté, aux barrières de la société d'accueil et à une mauvaise intégration. «Il n'y a pas d'emplois pour nous, et le jeune qui voit ses parents finir comme moins que rien a tendance à verser dans le gangstérisme», analyse le travailleur de rue.

Il reconnaît quelques «réussites individuelles» au sein de la communauté haïtienne de Montréal, mais sur le plan collectif, Harry Delva note un échec quasi total. Selon lui, le gangstérisme n'est pas un phénomène propre aux Haïtiens. L'engouement médiatique auquel on assiste autour de la délinquance haïtienne est dû au fait que la communauté ne s'occupe pas suffisamment de ses fils, contrairement à d'autres, commente le travailleur de rue. «Ils ne sont jamais venus dans un centre pour voir comment cela se passe et donner un petit peu de leur temps à la jeunesse», déplore M. Delva.

Collaboration spéciale

Le Devoir
6 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 15 mars 2007 00 h 53

    racisme a l envers

    Un crime est un crime peu importe la provenance du criminel. A force de trop vouloir integrer et comprendre et accomoder, on oublie l essentiel. Un crime est un crime. Et je crois que la loi s applique pour tous. Mais effectivement une partie de la solution vient de la communeaute haitienne qui en quelque part protege ses enfants (omerta) malgre leurs travers. Un silence complice des fois qu ils pourraient reussir et sortir un peu de la misere. Quitte a ce que ce ne soit pas toujours respectable. Ce n est pas particulier aux haitiens, c est vrai pour tout groupe qui lutte pour sa survie. C est pas complique, la loi des trois chances apres c est Bye. Meme si ti-pon est arrive a l age de quatre ans, il a quand meme profite de sa communaute pour s imposer comme criminel. L idee n est pas de faire payer sa communaute mais on doit quand meme comprendre qu il a utilise une forme de racisme a l envers.

  • jacques noel - Inscrit 15 mars 2007 09 h 03

    1500 membres de gangs de la métropole seraient d'origine haïtienne

    1500 sur une population d'environ 60,000 personnes! Si c'est vrai c'est la catastrophe

    Rappelons qu'il n'y a que quelques centaines de motards criminalités sur une population de quelque 6 millions de Québécois (d'origines pour être bien compris)

    Tout ça est de notre faute. Les Américains ont accueilli 80 millions d'immigrants dans leur histoire. Après une génération ils se sont tous fondus dans l'immense melting pot. Mais ils ne sont jamais venus à bout de la question noire. Ici, notre histoire nous avait préservés de ce cauchemar. L'imbécilité de nos politiques d'immigration nous a créé de toute pièce un problème racial qu'on ne pourra jamais résoudre. Problème qui s'étend maintenant à tout le Québec (la ville de Québec a connu au début du siècle un taffic de traite des blanches organisé par un gang de Noirs qui fournissaient les Libanais et les bourgeois de la ville en jeunes adolescentes de la basse-ville)

    Attachez vos tuques, on a encore rien vu

  • francis dery - Inscrit 15 mars 2007 12 h 08

    /Le retour du bagne

    Le retour des criminels en HaIti n'est pas une solution parce qu'il déstabilise ce pays, générant un flux de réfugiés vers le Canada. Lesquels réfugiés peinent à s'y refaire une vie. Une partie d'entre eux (ou de leur progéniture) rejoint les gangs de rue, alimentant le cycle de la criminalité et d'insécurité. Le gouvernement canadien devra déplacer des ressources financières, policières et militaires pour faire vivoter l'état haïtien.

    Mais si on crée des bagnes sur la Côte Nord pour y expulser les éléments criminalisés, on empêche leur retour à Montréal et on protège Haïti. Ils n'auront qu'à y refaire leur vie. Et ils n'auront pas accès à leur butin.

    Oupss! Il y a une Charte des Droits et Libertés qui protège la liberté de mouvement des Canadiens.

  • francis dery - Inscrit 15 mars 2007 12 h 56

    Ce n'est pas proprement un phénomène québéco-haïtien

    Une situation similaire se produit avec la Californie et les états d'Amérique Centrale, en particulier le Salvador et le Guatemala.
    Les guerres civiles ont poussé nombreux paysans vers El Norte. Puis il y a eu formation de gangs de rues dans les mégapoles californiennes. Le gouvernement fédéral en a expulsé un grand nombre de ressortissants criminalisés vers leurs pays d'origine, d'où ils contruisirent les ramifications de leurs gangs et ont bénéficier des stocks d'armes disponibles après la guerre civile.

    Si la guérilla avait continué ses activités, elle aurait soit récupéré ces éléments, soit elle les aurait éliminés.

  • Ricardo Contreras - Inscrit 15 mars 2007 13 h 30

    L'intégration par le marché : un echéc!

    Cette petite chronique sur la réalité d'une partie de la communauté haïtienne (et d'autres composées par des immigrants) devrait nous interpeller sérieusement à propos de l'intégration des immigrants au Québec et au Canada. En effet, tout le système mis en place, que ce soit au Québec et au Canada, est axé sur l'intégration au marché du travail. Et quand on constat que le marché par "lui-même" ne solutionne pas les problèmes des inégalités sociales, et même il est plutôt responsable, alors on comprend pourquoi ces gens issus des minorités ne s'intègrent pas. On est toujours, aux yeux des institutions et du gouvernement, des "minorités visibles". Donc, on est des gens stigmatisés et ségrégés dès le départ. Si l'on regard les chiffres dans plusieurs travaux de recherche on voit toute de suite l'échec de cette « intégration » axée sur le marché du travail. Ainsi, dans un rapport du conseil canadien élaboré par Smith et Jackson (2002), avait établit qu'un nouveau arrivant a besoin de 14 ans pour s'intégrer complètement au marché du travail, et de 21 ans pour avoir les mêmes gains que son pair canadien!. Et cela est plus vrai quand on voit que parmi les gens pauvres de Montréal on trouve majoritairement des immigrés (Voir Rapport des élus de la ville de Montréal sur la pauvreté). Bref, être immigrant et travailler en bas de l'échelle ne fait que nous transformer en parias de la société d'accueille, donc loin d'une vraie intégration.