Prix Albert-Tessier - L'homme de la cinémathèque

Parler avec Robert Daudelin, c'est parler de cinéma. Plus encore, c'est parler de la Cinémathèque québécoise, institution de la rue de Maisonneuve que le récipiendaire du prix Albert-Tessier a dirigé pendant 30 ans, avant de quitter, la semaine dernière, pour aller vaquer à d'autres occupations... cinéphiliques, ça va de soi.

Robert Daudelin n'est pas dupe de la simultanéité entre son départ et l'octroi du prix, attribué la plupart du temps à des cinéastes (dont Carle, Groulx, Poirier, Brault, Arcand, Lanctôt). Il aurait pu ne pas l'obtenir, mais il n'aurait pas pu l'obtenir l'année dernière. Ça n'enlève rien à son mérite, d'autant que sa première surprise, une fois la nouvelle absorbée, fut pour lui de constater que le jury qui l'a élu était formé de gens qu'il estime, sans que lui-même soit intime avec aucun d'entre eux. C'est presque miraculeux, dans le petit milieu du cinéma québécois.

«Ce sont des professionnels du cinéma, alors bien sûr je les connais tous, mais il n'y en a pas un seul avec qui je pense avoir même déjà partagé un repas dans le passé. Le prix m'a fait plaisir parce qu'il m'a été attribué par un jury de mes pairs, au sens large. Je suis heureux de voir qu'ils accordent de la valeur au travail que j'ai fait à la Cinémathèque. Et, par extension, je me dis que ce prix reconnaît l'existence de la Cinémathèque et la place qu'elle occupe dans la culture québécoise.»

Ce sentiment de reconnaissance, dit-il, est relativement récent. Robert Daudelin se rappelle — comment l'oublier — que pendant des décennies, à chaque changement de gouvernement, il lui fallait aller rencontrer à Québec le nouveau sous-ministre et lui rappeler l'importance de la Cinémathèque, ses besoins et ses enjeux, afin de poursuivre son mandat dans la cohérence.

Après 30 années à diriger la Cinémathèque, presque 40 à la fréquenter assidûment et à prendre part à toutes ses aventures, bonnes et mauvaises, Robert Daudelin dit avoir besoin de souffler. La Cinémathèque québécoise, à son arrivée à la barre en 1972, comptait sept employés permanents, formés sur le tas pour la plupart, affectés à des tâches qui se recoupaient, se répondaient. La Cinémathèque qu'il quitte compte 34 permanents, ainsi qu'une vingtaine de collaborateurs réguliers qui, selon les cycles, viennent se greffer à l'équipe, dont chacun des membres, depuis la syndicalisation, possède des tâches précises. Cela dit: «Je trouve très important que la Cinémathèque conserve son caractère artisanal. J'espère que la professionnalisation ne nous fera pas perdre cette qualité, que j'estime essentielle dans une institution de ce genre.»

Premiers films

Fils de commerçant, Robert Daudelin est né en 1939 à Bromont. Pendant ses études à Montréal, il découvre le cinéma à travers les ciné-clubs. Au début des années 1960, il coupe court à sa formation en études littéraires à l'Université de Montréal pour aller suivre un stage à Paris où, avec entre autres Jean-Pierre Lefebvre, il fréquente les principaux lieux de cinéphilie, dont la mythique Cinémathèque française dirigée par Henri Langlois.

Là-bas, la Nouvelle Vague déferle. Ici, la bonne nouvelle du cinéma direct continue de se répandre. À son retour, Daudelin programme le volet Cinéma canadien au Festival international du film de Montréal, dont la première édition, en 1963, couronne À tout prendre, de Claude Jutra. Cette année-là est aussi marquée par la sortie du film Pour la suite du monde, de Pierre Perrault et Michel Brault, et par la fondation de la Cinémathèque québécoise, dont Daudelin suivra de près l'évolution pendant les neuf prochaines années, tantôt à titre de gérant (où, à raison de 25 $ par mois, il expédiait le courrier), tantôt à titre de programmateur (pour la Semaine Jean Renoir, notamment) ou de membre du conseil d'administration.

Trente ans après son entrée en fonction, où il avait pour mandat de gérer une crise de croissance et de résorber un déficit accumulé de 25 000 dollars, Robert Daudelin laisse derrière lui un inventaire de 30 000 films de toutes origines, sans compter les 25 000 émissions télé et les 40 000 ouvrages. La Cinémathèque, rappelle-t-il, n'a plus de budget d'acquisition depuis cinq ans, mais le respect dont elle est aujourd'hui l'objet lui permet d'accueillir chaque année dans ses voûtes des centaines de bobines offertes par les boîtes de distribution et de production et, bien entendu, par les cinéastes.

Images de musée

D'autres questions le préoccupent davantage que le budget d'acquisition. «Les problèmes de conservation des films se sont accélérés avec les bouleversements technologiques qui sont survenus au cours des dernières années. Il y a des problématiques nouvelles qui se sont ajoutées, ce qui suppose des ajustements, pas tant dans le mandat des institutions que dans leur pratique. Les cinémathèques vont se rapprocher, dans leur fonctionnement, des pratiques muséales, au sens le plus dynamique du terme, cependant.»

Robert Daudelin, reconnu pour être un grand amateur de jazz (il a même réalisé en 1987 le documentaire Konitz, Portrait of the Artist as a Saxophonist), est, dans le paysage du cinéma québécois, un des derniers véritables hédonistes. Son plaisir de regarder des films n'a jamais fléchi, et sa joie de voir certains «rats de la Cinémathèque» devenir des cinéastes respectés (il cite les noms de Rodrigue Jean et Louis Bélanger) reste à ses yeux le plus beau des témoignages.

Il s'inquiète, néanmoins, de la santé de notre cinéma, qui s'est selon lui industrialisé avant d'atteindre la maturité. «J'ai souvent du mal avec le cinéma québécois, mais je me raccroche, bon an mal an, à deux ou trois bonnes nouvelles.» L'une de ses plus récentes bonnes nouvelles est le long métrage Mariages, de Catherine Martin. Dans le programme de la Cinematheque Ontario (qui lui a aussi levé son chapeau en lui offrant une carte blanche), il écrit en post scriptum à son texte de présentation: «Merci à Catherine Martin pour être demeurée fidèle à tout ce que défendait le cinéma québécois du début des années 1960.»

Et lui-même restera fidèle à ses amours, c'est-à-dire au cinéma, d'autrefois et d'aujourd'hui, ainsi qu'à son mariage avec la Cinémathèque québécoise. Mais «je vais m'occuper tout de suite, ce qui n'est pas une mauvaise chose», affirme celui qui s'en va à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth pour donner un cours sur le documentaire. À titre de rédacteur, de consultant, de programmateur, on n'a pas fini d'entendre parler de Robert Daudelin. La Cinémathèque l'attend d'ailleurs en juin pour la programmation ciné-jazz, un de ses bébés. Mais que son remplaçant Robert Boivin et son équipe se le tiennent pour dit: «Je ne viendrai pas hanter les corridors.»