Retour à la tradition

Les noms de famille composés n’ont plus la cote. On revient maintenant au nom du père. Et tant pis pour les revendications féministes!
Photo: Les noms de famille composés n’ont plus la cote. On revient maintenant au nom du père. Et tant pis pour les revendications féministes!

Ils sont nés au début des années 80, lui d'un couple progressiste à tendance féministe, elle de parents déjà à couteaux tirés. Purs produits de leur génération, les deux tourtereaux ont chacun reçu un nom de famille composé qui les a plongés dans un dilemme cornélien à la naissance de leur premier enfant. Quelle combinaison choisir parmi leurs nombreux patronymes?

Le débat a enflammé les quatre familles pour finalement se solder par une petite «Ariane Tremblay tout court», du nom du père du nouveau papa.

Le couple n'est pas le seul à avoir tranché en faveur d'une cure minceur. En 2005, 12 % des poupons québécois ont reçu un nom de famille double alors qu'ils étaient près du quart à se faire donner un «nom à penture» au milieu des années 90. Résultat: 82 % des enfants ne portaient que le nom de leur père en 2004. Rapportés le mois dernier par l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) dans son bilan démographique 2006, ces chiffres ont fait sursauter les démographes, qui n'ont eu d'autre choix que de conclure à un revirement en faveur du nom du père. Et tant pis pour les revendications féministes des dernières décennies!

«Le vent tourne, ce n'est plus un sentiment mais une observation bien réelle», confirme le démographe Louis Duchesne, qui signe ce bilan. Lui-même s'est fait prendre au jeu des prédictions en écrivant, en 2001, que la popularité des noms doubles avait les allures d'un «mouvement de fond» en faveur de la matrilinéarité. «Au début des années 90, on pensait bien que le mouvement était lancé et qu'il continuerait à progresser. À l'évidence, on s'est trompé.» L'érosion paraît d'autant plus surprenante que le nom composé avait connu une progression fulgurante. «Le mouvement a pris de l'ampleur rapidement, mais il a diminué tout aussi rapidement. Et il continue de décroître», fait remarquer M. Duchesne.

Jusqu'à la refonte du droit de la famille, en 1981, les Québécois recevaient le nom de famille de leur père, comme le prescrivait le Code civil. La réécriture de la loi a cependant permis aux parents de donner à leur progéniture le nom de l'un ou de l'autre ou encore un nom composé d'au plus deux parties provenant de leurs noms. À l'entrée en vigueur de la loi, 2 % des bébés avaient reçu un nom double, mais la proportion a rapidement grimpé à 15 % en 1986 pour atteindre les 22 % en 1992.

Pirouettes administratives

Au tournant des années 2000, la tendance s'essouffle. Cette année-là, les bébés ne sont plus que 15 % à recevoir un nom à penture. En 2004, ce pourcentage passe à 13 % et diminue à 12 % l'année suivante. La petite Alexanne Saint-Amour s'inscrit parfaitement dans cette nouvelle tendance. «Franchement, raconte sa mère, je ne tenais pas nécessairement à ce que ma fille porte mon nom. Et puis, Crépeau-Saint-Amour, ça faisait trop de traits d'union.»

Dans l'entourage de la petite Alexanne, le nom simple est d'ailleurs redevenu la norme. «Comme plusieurs, on a opté pour le nom du père en mettant mon nom sur l'acte de naissance, mais comme un deuxième prénom.» De nouvelles pratiques administratives ont en effet permis d'assouplir la loi. Aujourd'hui, le directeur de l'État civil accepte qu'on inscrive le nom de famille d'un parent parmi les prénoms qui ne sont pas destinés à être utilisés au quotidien.

«Avec cette pratique-là, les parents ont accès au meilleur des deux mondes», croit le juriste Alain Roy, aussi professeur à la faculté de droit de l'Université de Montréal. «En inscrivant le nom de la mère dans les prénoms, les parents s'assurent que le prénom de la mère reste dans les registres.» Cette formule permet de surcroît aux enfants de reprendre ou non leur second nom, et ce, à n'importe quel moment de leur vie.

On est loin du nom composé avec trait d'union des années 80 qui, aujourd'hui encore, reste parfaitement indivisible. À l'époque, les juristes avaient estimé que la rigidité des noms composés et leurs répercussions sur l'arbre généalogique ne faisaient pas le poids contre les principes d'égalité. Mais maintenant que la première génération des «traits d'union» en est âge de procréer, le principe montre clairement ses limites. «La loi n'a pas prévu de scénarios précis pour les générations suivantes, elle a plutôt fait le pari de laisser le choix aux parents. Au bout du compte, ce sont eux qui ont le dernier mot», indique Louis Duchesne.

La tendance veut que ce soit finalement le père qui ait ce dernier mot, au grand dam des féministes, qui ont été nombreuses à défendre cette loi. À l'époque, le Conseil du statut de la femme avait même réclamé que ce soit le nom de la mère qui reste prééminent, mais la proposition n'avait pas été retenue. Conséquence: les enfants québécois étaient encore 82 % à ne porter que le nom de leur père en 2004 alors que seulement 5 % des enfants portaient le seul nom de leur mère, la plupart nés de père inconnu ou non déclaré.

Liberté, paresse ou conservatisme?

Pour la journaliste Ariane Émond, pionnière du mouvement féministe au Québec, ce retour aux traditions a les allures d'un rendez-vous manqué. «Si vous m'appreniez qu'il y a autant de couples qui décident de donner le nom de la mère, alors là, je dirais: c'est intéressant, la société est en train de s'équilibrer. Mais qu'on revienne au nom du père, ça me semble être un recul.» Pour le juriste Alain Roy, le seul fait que les couples puissent décider de la formule qui leur sied le plus, même si cela se traduit majoritairement par un retour au nom du père, n'est pas un recul en soi. «C'est l'exercice de leur liberté; le choix demeure pour toutes les femmes.»

Plusieurs facteurs expliquent ce retour du balancier. Parmi ceux-là, la volonté de plusieurs couples de redéfinir le rôle du père dans la vie de l'enfant, fait remarquer le juriste. «Aujourd'hui, je perçois que le lien avec l'enfant est assez évident pour plusieurs mères puisqu'elles l'ont porté. Pour cimenter le lien avec le père, elles considèrent peut-être qu'il y a lieu de lui attribuer le nom de père.»

Cette analyse est partagée par Ariane Émond, qui sent toutefois une certaine paresse, voire une fatigue derrière cette cure minceur. «Un certain nombre de jeunes parents trouvent probablement complexe de gérer la recomposition d'un nom pour leur progéniture, bien qu'à mon avis, cela se fait, et c'est plein de créativité. Je trouve d'ailleurs que c'était plus équilibré de montrer les deux. C'est pour ça qu'on s'est battues, pour avoir, dans nos faits et gestes, plus de signes que nous habitions une société équilibrée.»

La cofondatrice du magazine La Vie en rose estime par ailleurs que ce retour aux traditions n'est peut-être pas étranger à la montée d'un certain conservatisme qui valorise de plus en plus un discours très marginalisé sur le retour des pères. «Moi, je fais partie de celles et de ceux qui disent que la paternité se réinvente, et je pense que c'est beaucoup plus confortable pour les hommes et les enfants. Mais il y a un vent de droite qui aime les choses simples», regrette-t-elle.

Ce revirement en faveur du nom du père étonne Sophie Dumont, qui a fait le choix inverse, par souci d'égalité. «J'ai accepté que mes trois filles portent le nom de leur père et je l'ai regretté. C'était clair que les suivants porteraient aussi mon nom, d'abord parce que je les aurais portés mais aussi parce que je voulais perpétuer le souvenir de mes parents, qui sont décédés.» Chose promise, chose faite: ses deux petits derniers, Anthony et Philippe, ont reçu le patronyme Dumont-Bouchard en cadeau de baptême.

Sa belle-soeur Nathalie a fait le choix inverse, préférant donner à ses petits mousses le nom de leur père, point à la ligne. «Ça n'a jamais été un besoin pour moi de donner mon nom à mes enfants puisque j'ai deux frères qui pourront se charger de perpétuer le nom de notre père.» Sans compter le fait qu'elle imaginait mal ses enfants traverser la vie avec quatre noms. «J'ai choisi des prénoms doubles, Sarah-Jeanne et Charles-Antoine, pour mes enfants. Je ne leur aurais pas imposé un nom de famille double en plus.»

Quant à la petite Ariane Tremblay «tout court», son arrivée a apaisé toutes les tensions. Si le débat sur le nom à donner à la petite avait échauffé les esprits avant sa naissance, la décision finale, elle, a étrangement fait peu de vagues. «Le sens pratique l'a emporté haut la main devant les désirs de chacun de voir son nom se perpétuer», raconte la maman, qui ne regrette nullement son choix. «J'ai tellement pesté contre mon nom à penture, ce n'est que justice aujourd'hui que je fasse ce cadeau à ma fille.»
11 commentaires
  • Cécile Landry - Abonnée 12 janvier 2007 23 h 46

    Je m'inscrit en faux contre votre penture.

    Je déteste votre expression de "nom en penture" expression qui , de toute évidence, dénigre uneposition poutôt qu'une autre. Personnellement, j'ai fait le choix du double nom pour mes enfants et jamais, ils ne s'en sont plaint.

  • Jack Ruby - Inscrit 13 janvier 2007 00 h 11

    Transmission du nom

    Pourquoi ne pas simplement transmettre aux filles le nom de la mère et aux garçons le nom du père? Machos et charrues devraient y trouver leur compte, ou "s'y retrouver", non? Comment l'un(e) ou l'autre pourra-t-il argumenter sérieusement contre cette proposition, qui règle de manière imparfaite et pragmatique quoique charmante et intéressante la question, et répond au souci légitime--souci que, comme "homme", "mâle", "être humain avec un pénis" (???) je partage et comprends entièrement--de la perpétuation et de la pérennité du nom des mères?

  • Jean-Pierre Gendreau-Hétu - Inscrit 13 janvier 2007 08 h 14

    Aux noms du père et de la mère!

    Bonjour. Il y a un certain temps que je songeais écrire quelque chose sur le sujet. Et voilà cet article qui paraît! Je suis dans la toute première vague à avoir eu à "subir" le nom à penture (né en 1965, mon nom fut doublé de celui de ma mère en 1981, en même temps que la loi), et qui plus est à DOUBLE penture: prénom composé, non de famille composé.

    Ça a été un calvaire, étant donné que la fonction première d'un nom se vérifie d'abord dans l'acte de communication! Or les "einh, quoi?" à répétition en ont démontré l'échec à souhait. Qui plus est, moi qui était "Hétu" par mon père, devenait maintenant surtout "Gendreau" par ma mère, par effet de rétention visuelle et pschologique supérieure du premier nom. Quelle marmelade... Puis est venu le temps d'avoir des enfants à mon tour - et j'en ai eu quatre, deux garçons, deux filles.

    Quelle stratégie du nom adopter? Il fallait trouver une solution raisonnable. Or j'ai toujours pensé que la domination automatique et absolue du patronyme était profondément injuste, surtout dans une société où les mères s'occupent encore plus des enfants que les pères. Mais je ne voulais pas faire subir à mes enfants l'expérience désagréable du nom à penture. La solution trouvée, toute simple, s'est avérée la plus juste et dépend d'un critère objectif et neutre qui laisse de côté les facteurs émotifs: mes filles portent le nom de leur mère et mes garçons le mien (encore qu'il a fallu en choisir un des deux!).

    On me dira évidemment que j'ai eu la chance d'avoir deux enfants de chaque sexe! Mais de cette façon, les noms des mères, s'ils peuvent se perdre à l'échelle individuelle si aucune fille ne naît, pourront être préservés à l'échelle de la société, de même que ceux des pères, étant donné le nombre presque égal de naissances pour chaque sexe. Il s'agit de la seule solution juste, objective, raisonnable et PRÉVISIBLE qui existe. Plus de guerre des sexes, plus de dilemme individuel, plus de frustration: tout le monde est gagnant, et en particulier le nom.

    Si les Québécois (Anciens Canadiens...) avaient eu cette tradition dès les débuts de la colonie, notre trésor des noms de famille en serait deux fois plus riches! Allez voir tous ces beaux noms des filles du roi qui ont sombré dans l'oubli! Car cette façon de transmetter le nom "mère-fille" et "père-fils", n'est pas aussi "post-moderne" que certains peuvent penser: j'ai lu en effet qu'en Sardaigne, au Moyen-Âge, c'était une manière courante de nommer les enfants! En espérant que mes remarques vont aider quelques jeunes parents à se sortir du dilemme... A bon entendeur, salut!

  • Graham Hay - Abonné 13 janvier 2007 09 h 20

    Précisions et nom d'usage

    Il y a lieu de préciser que l'ancien Code civil ne contenait pas de dispositions quant au patronyme à attribuer à une personne. Ce n'était que par coutume que le patronyme du père était attribué à un enfant. Rien n'empêchait à qui le voulait d'attribuer à l'enfant un patronyme double. De la même façon, c'était par coutume qu'une femme mariée prenait le patronyme de son mari; rien ne l'y obligeait. On peut penser que la réforme des années 1980 avait pour but, tant pour l'enfant que pour la femme mariée, de briser ces coutumes et d'établir des règles uniformes.

    Quant au patronyme à porter, ne pourrait-on pas autoriser par voie législative la faculté de porter un nom d'usage et réserver le patronyme complet à des cas essentiels. Ainsi, une personne nommée "Gagnon-Simard" qui trouverait ce nom encombrant pourrait, à son choix ou celui de ses parents, porter comme nom d'usage "Gagnon" ou "Simard".

  • LUCILLE MURRAY - Inscrite 13 janvier 2007 09 h 50

    Hétu-Guay-Lebeau-Fyfe...quel joli nom de famille!

    Il y a quelques années un courriel circulait au Québec et justement il était question de ces ''noms à penture'' ....

    ''Imaginez ce que le mariage de Jean-Sébastien Lebeau-Fyfe et Anne-Sophie Hétu-Guay donnera comme nom à leur enfant Alexandre-Sébastien Lebeau-Fyfe-Hétu-Guay.... qui mariera dans 25 ans....(Y sont mieux de pas se marier au Québec)'' !!