L'entrevue - La créolité revisitée

Patrick Chamoiseau
Photo: Patrick Chamoiseau

On reproche souvent aux Martiniquais leur comportement parfois qualifié d'antitouristique. Pourtant, la Martinique a besoin de son tourisme pour vivre. Du moins, c'est ce que l'on pense généralement. L'écrivain Patrick Chamoiseau, l'un des trois auteurs d'Éloge de la créolité et gagnant du prix Goncourt 1992 pour son roman Texaco, donne son point de vue sur ce sujet, de même que sur l'identité créole.

Le Diamant — Il suffit de prononcer le mot Martinique pour se mettre à rêver de hamacs et de madras suspendus entre deux cocotiers ou de poissons multicolores autour d'un banc de corail. Pas surprenant puisque c'est le marketing que l'on a fait de la destination depuis le jour où il est devenu aisé d'y entrer et d'en sortir. Au même titre que les autres îles des Antilles, l'île aux Fleurs demeure dans notre esprit un lieu pour touristes fuyant les frimas de l'hiver.

«Un vieux cliché un peu colonialiste, dira Patrick Chamoiseau.
Mer, palmiers, cocotiers et sable blanc, ce sont là les grands points de repère que les Occidentaux continuent d'entretenir sur la Martinique», constate tristement l'écrivain et juriste qui, par la même occasion, admet que les réactions affectives de son peuple prennent parfois le dessus sur la gentillesse professionnelle avec les touristes. Car, aussi touristique que soit son image de carte postale, les bonzes de l'industrie des destinations soleil reprochent à la Martinique son prix et parfois même... son accueil.

«Pas étonnant!», s'exclame l'écrivain, qui termine actuellement un livre portant sur le relationnel, un sujet qu'il affectionne. «Ici, la relation avec l'autre est beaucoup plus importante que les affaires. On aime rendre service, mais on est moins habile à en fournir», explique-t-il, en admettant que quelques cours en tourisme permettraient aux Martiniquais d'être un peu plus conformes au reste du monde. Il n'en demeure pas moins qu'au pays du zouk, «un sourire est un vrai sourire».

Grandeur des petites gens
L'auteur d'une douzaine de livres signait en 1989 avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant Éloge de la créolité, un manifeste qui invente une nouvelle langue née du mélange de la rhétorique française apprise à l'école avec la richesse vernaculaire des parlers populaires.

Les trois écrivains martiniquais s'engageaient alors à écrire des oeuvres authentiques aptes à exprimer la réalité de leur peuple, depuis l'arrivée des Arawaks jusqu'à l'ascension des Blancs créoles en passant par l'importation d'esclaves noirs d'Afrique, puis d'Indiens et de Chinois. Un projet pour mieux comprendre qui est l'Antillais dans une langue qui fait naître un nouveau genre littéraire.

Éloge de la créolité a conduit Patrick Chamoiseau à écrire six romans, dont Texaco pour lequel il obtenait le prix Goncourt en 1992. Son oeuvre met en scène la grandeur humaine des petites gens et explore les fondements de la culture de l'île. «Une étape nécessaire pour assumer son identité», affirme le quinquagénaire indépendantiste, qui tient au passé pour aller de l'avant.

Nés dans la colonisation de l'autre continent, créolisés dans l'esclavage puis départementalisés... mais comment fonctionner quand on se sent dépossédé de sa souveraineté? «La domination, même furtive, altère l'imaginaire, paralyse l'aptitude à la créativité, refoule l'audace, croit Patrick Chamoiseau, dont les romans transpirent l'obsession liée à l'indescriptible identité antillaise tiraillée entre la francité fantasmée, la créolité méprisée et la dure mémoire du passé d'esclavage. «Mon oeuvre a l'ambition d'aider les Martiniquais à renouer avec ce passé pour acquérir la confiance qui permettra à tous de sortir de cette logique de dominés.»

Se réinscrire dans la réalité de son pays pour ne pas perdre la richesse de sa terre: une étape nécessaire pour assumer son identité, croit-il.

Dépendance et indépendance

À la croisée de tous les chemins planétaires — caraïbes, africains, français, anglais, espagnols, chinois, indiens, syriens —, la Martinique a accueilli toutes les cultures du monde. Un monde dont l'unicité n'est pas la vertu première mais qui assume quand même ses différences.

«Ce n'est pas parce que j'ai la peau noire que le mot nègre me résume, poursuit l'écrivain. Mon imaginaire est habité par le monde amérindien, par la réalité des Amériques, par la présence de la solidarité que j'ai avec l'histoire de l'Afrique noire, par le monde indien qui me traverse, par le monde européen qui m'a dominé et qui continue de le faire.»

Indépendantiste, l'auteur de Texaco? «Oui, mais de manière responsable et souveraine. Je ne conçois pas l'indépendance comme une rupture symbolique pour constituer un territoire clos. Nous sommes tous dépendants les uns des autres. Le Canada est dépendant des États-Unis, des cours du pétrole, du dollar... une dépendance régularisée par une souveraineté canadienne, explique celui qui se qualifie de Créole américain, avant d'ajouter que «la Martinique a trop peu de contacts avec l'Amérique avec qui elle partage pourtant le même espace naturel».

«Éloge de la créolité, 15 ans après», tel était le thème d'un colloque organisé à Montréal il y a quelques semaines par le directeur de Poexil, Alexis Nouss, et qui réunissait l'un des signataires de l'Éloge, Jean Bernabé, et l'écrivain guadeloupéen Ernest Pépin. La rencontre avait pour but de faire le point 15 ans après la publication du manifeste. Éloge à la créolité, selon M. Pépin, aurait largement contribué à homogénéiser le melting-pot martiniquais et guadeloupéen: première étape d'auto-estime.

«Notre écriture doit accepter sans partage nos croyances populaires, nos pratiques magico-religieuses, notre réalisme merveilleux, les rituels liés aux "Milan", aux phénomènes du "majo", aux joutes de "ladja", aux "koudmen" [des réalités créoles]. Écouter notre musique et goûter notre cuisine. Chercher comment nous vivons l'amour, la haine, la mort, l'esprit que nous avons de la mélancolie, notre façon dans la joie ou la tristesse, dans l'inquiétude et dans l'audace.»

Retour de savoir-faire

N'est-ce pas un peu de cette créolité décrite par les trois écrivains dans l'Éloge que les Martiniquais souhaiteraient avant tout partager avec les visiteurs? Comprendre le passé pour trouver les ressources permettant de répondre à leur désir d'enracinement et d'avenir?

Il suffit de les observer pour constater qu'ils adorent échanger des idées, qu'ils sont fiers de leur patrimoine, très curieux et accueillants... à leur manière. «D'ailleurs, si vous êtes sympathique, ils vous inviteront facilement chez eux pour un ti-punch, un repas en famille ou un zouk. L'accueil est ancestral ici, et les gens ne se contenteront jamais de sourire pour affaires», répète Patrick Chamoiseau.

Depuis quelques années, en Martinique, les touristes curieux ont pu assister à un certain retour du savoir-faire gastronomique, architectural, musical. Danses, tambours, outils, courses de yoles... ces richesses apparaissent comme les témoins de la spécificité antillaise. «Il nous faudrait aussi apprendre à développer des projets communs, croit l'écrivain. Par exemple, on pourrait faire de la Martinique le premier pays biologique de la Caraïbe», rêve-t-il tout haut.

«Le bio, ce n'est pas que la bouffe, ça touche également aux domaines de l'architecture, du cosmétique... C'est de la matière grise que la Martinique a besoin», ajoute celui qui a écrit les scénarios de quatre des films du cinéaste martiniquais Guy Deslauriers — Exil du roi Behanzin (1994), Passage du milieu (2000), Biguine (2004) et L'Affaire Aliker (actuellement en tournage).

Il est beaucoup plus facile de dire «Welcome» quand on est maître chez soi, conclut Patrick Chamoiseau.

Collaboratrice du Devoir