Revitalisation du centre-ville de Québec - Le dernier hiver du Mail Saint-Roch

En 1974, on avait fait du centre-ville un gros centre commercial afin de concurrencer les centres commerciaux de la banlieue.
Photo: Clément Allard En 1974, on avait fait du centre-ville un gros centre commercial afin de concurrencer les centres commerciaux de la banlieue.

Québec — En 1974, on avait voulu sauver le quartier Saint-Roch en transformant la «main» en mail. En 2000, c'est encore pour sauver le quartier que le maire Jean-Paul L'Allier a voulu détruire le centre commercial afin de faire renaître la rue commerçante d'antan. La mairesse Boucher ayant donné le feu vert à la deuxième phase du projet, la dernière portion du Mail Saint-Roch sera mise à terre au printemps. Pour le centre-ville, c'est vraiment la fin d'une époque.

Le Mail Centre-Ville de Québec n'est pas un centre commercial comme les autres. D'abord, il est habité. Construit à partir d'une ancienne rue, il abrite encore des logements. Aussi est-il ouvert toute la nuit pour le bénéfice des résidants.

Le jour, il a triste mine. Du béton, peu de lumière, des plafonds bas. «On pourrait dire que c'était de l'architecture "brutaliste", celle d'une autre époque, fait remarquer Renée Desormeaux, commissaire à l'entreprise pour la Ville de Québec. Durant les années 1970, le quartier se vidait; alors, les commerçants de la rue Saint-Joseph et la Ville ont cherché des solutions. Ils sont allés en mission aux États-Unis pour voir des modèles de rues couvertes. Ils voulaient concurrencer les centres commerciaux qui attiraient tout le monde dans les banlieues. La population était passée de 30 000 à 6000 personnes dans le quartier.»

Mais la construction du centre commercial est loin d'avoir eu les effets escomptés. Les consommateurs sont restés dans les banlieues. On s'est mis à craindre le mail. «Les gens ont encore peur de venir même si c'est plus tranquille que c'était», constate Alexandre Landry, l'un des agents de sécurité. Situé dans ce qui a longtemps été le quartier le plus pauvre de la ville, l'endroit a servi de refuge aux itinérants, aux marginaux. Durant l'hiver, son unique allée leur permet encore de marcher de la soupe populaire au sous-sol de l'église sans être incommodés par le froid. «Vous savez, il y a sûrement 15 % du chiffre d'affaires des commerçants qui se fait le premier du mois. Là, c'est le rush!», poursuit le jeune agent.

«Au moins 90 % des gens qui viennent ici sont des gens du quartier. C'est toujours les mêmes. Les autres sont des fonctionnaires qui travaillent dans le coin.» Impossible de trouver un banc de libre dans le mail. Toutes les places sont prises par de vieux habitués. Quand on leur demande où ils iront une fois le toit disparu, ils haussent les épaules. «Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse? On va rester chez nous, dit une dame. J'irai peut-être aux Galeries Charlesbourg... »

Hugo Boss et les clochards

Lors du retrait de la première portion du mail, à la fin des années 1990, le sort des habitués du centre commercial avait suscité bien des inquiétudes. On a donc créé d'autres lieux de rassemblement. Comme le sympathique Rendez-vous centre-ville, dans le sous-sol de l'église Saint-Roch, qui voisine la portion déjà détruite du mail. «Ça fait 27 ans que je suis dans le quartier, remarque Micheline Bissonnette, qui fait de la couture. J'ai été baptisée en haut, à l'église.»

Micheline n'est pas une itinérante et précise qu'elle vit dans un condo non loin de là. Aujourd'hui à la retraite, elle consacre une partie de ses temps libres à représenter les usagers du centre. «Ça va faire six ans la semaine prochaine qu'ils ont enlevé la première partie du toit», remarque-t-elle. Et alors, est-ce une bonne chose? «Ah! moi, je leur donne un A +.» Absorbé par un casse-tête représentant un port de mer, son voisin Donald opine de la tête. Comme tous les soirs depuis 23 ans, il partira bientôt souper au refuge L'Auberivière, à l'autre bout du mail. Autour de nous, d'autres sont venus avec leur lunch ou jouent au billard.

Non, les démunis n'ont pas été mis à l'écart, plaide Micheline. Même si, depuis la destruction de la première portion du centre commercial, on a vu se multiplier les boutiques de luxe rue Saint-Joseph. Hugo Boss a pignon sur rue juste en face de l'église. «Et puis? C'est comme à Montréal. Y a des clochards devant chez Ogilvy! J'aime ça, moi, voir passer du beau monde dans la rue, avec les bébés dans les poussettes la fin de semaine.» Le conseil de quartier a néanmoins demandé à la Ville et aux promoteurs immobiliers de faire attention à préserver l'équilibre du quartier dans le cadre de la phase 2 du projet. «On ne veut pas qu'ils construisent seulement des commerces haut de gamme comme dans la phase 1. Ça prend aussi des commerces de proximité», explique le président du conseil, Jean Pearson. On voudrait des épiceries, un cordonnier, une poissonnerie... Bref, comme dans le bon vieux temps.

La rue Sainte-Catherine de Québec

Ils sont de plus en plus nombreux à partir des banlieues, la fin de semaine, pour aller acheter leurs cadeaux de Noël dans la nouvelle rue Saint-Joseph. Les décorations sont déjà bien en place et, cette semaine, on se réjouissait du retour du défilé du père Noël. Depuis la disparition de la première partie du mail, on pourrait dire que Saint-Joseph est à Québec ce que la rue Sainte-Catherine est à Montréal.

C'est la rue de tous les contrastes et de tous les paradoxes. Une rue où se croisent les plus riches et les plus pauvres. «Il paraît que, de notre côté de la rue, tu peux quêter mais que de l'autre, ça marche pas... », signale Micheline, un sourire en coin. À la Ville, on se dit soucieux de préserver l'équilibre. «C'est sûr qu'il y a une nouvelle clientèle commerciale qui peut se payer des produits très chers et que les clientèles traditionnelles ne se sentent pas interpellées par ça, mais si elles ont encore leurs services, c'est correct, note Renée Desormeaux. Saint-Roch n'est plus le quartier le plus pauvre. Le mouvement s'est déplacé vers Saint-Sauveur, mais les gens ne se sont pas tous déplacés.»

La mixité dans le quartier tient évidemment beaucoup à la question résidentielle. «Il y a beaucoup de logements sociaux dans le coin. Les nouveaux arrivants se sont logés pour la plupart dans des bâtiments vacants», poursuit-elle, convenant toutefois que le prix des loyers a augmenté. «Le quartier au complet a pris de la valeur, mais c'est difficile de lutter contre ça.»

Dans le mail, beaucoup de locaux sont vacants. Les propriétaires attendent la destruction de ce qui reste du centre commercial et les subventions promises par la Ville (1,5 million sur deux ans) pour rénover leurs façades, les adapter au froid et à la vie dans une rue sans toit. Le plus étonnant est que cette vaste entreprise ne coûtera pas un sou à la Ville de Québec qui, en se débarrassant du mail, économisera annuellement 450 000 $ en chauffage, en entretien et en sécurité.

Les quelques commerçants qui subsistent à l'intérieur du centre commercial ne sont pas tous emballés par le changement. «Ils devraient nous dédommager pour la perte du chiffre d'affaires durant les travaux», déplore le gérant d'un dépanneur. «Je ne sais pas ce que ça va nous apporter de plus. Il n'y aura pas plus de stationnements qu'avant», commente quant à elle la gérante d'une boutique de produits naturels. Quand même, à voix basse, ils concèdent tous que ce sera bien de ne plus avoir à composer avec les «flâneurs» du mail.

Au Salon de coiffure de la promenade, la propriétaire Caroline Clément attend le changement avec impatience. «Voyons! C'est sûr qu'il faut que ça parte, ce toit-là! lance-t-elle. Ça va améliorer la clientèle. C'est noir [en ce moment], c'est laid.» Après dix ans passés à travailler dans le mail, la coiffeuse ne voit qu'un seul désavantage à la destruction: «Maintenant, il va falloir que je mette mon manteau pour aller chez Métro!»

Collaboratrice du Devoir