Pleins feux sur la Nouvelle-France

Portrait de Marie-Josèphe-Angélique par Marie-Denise Douyon, 2006, technique mixte (pastel, huile et térébenthine) sur papier marouflé sur toile.
Photo: Portrait de Marie-Josèphe-Angélique par Marie-Denise Douyon, 2006, technique mixte (pastel, huile et térébenthine) sur papier marouflé sur toile.

Les cendres étaient encore chaudes mais, déjà, une rumeur circulait: c'est Angélique l'esclave noire de Mme de Francheville qui a mis le feu. «Je n'ai pas vu la négresse mettre le feu, mais dès que j'ai vu le feu, j'ai su que c'était elle», dira plus tard Jeanne Taillandier, dit Labaume, une résidante dont la maison a été incendiée. Tous, qu'ils soient nobles ou pauvres, s'étaient empressés d'accuser la jeune esclave et son amant disparu, prétextant qu'elle voulait se venger de sa maîtresse qui voulait la vendre. Pourtant, toutes les personnes venues témoigner au procès avaient elles-mêmes un mobile valable.

Bien que clamant son innocence, Angélique est arrêtée et jetée en prison. Le

12 avril, les autorités appliquent l'Ordonnance criminelle de 1670, qui règle les procédures, et la poursuivent pour «incendiat». Son procès durera six semaines et l'esclave noire sera finalement condamnée sur la base du témoignage d'une fillette de cinq ans. Elle terminera ses jours humiliée, torturée, tuée et brûlée sur le bûcher. Angélique était-elle vraiment coupable? Au tour des visiteurs du Centre d'histoire de Montréal de jouer les Colombo.

Une expo ludique
«C'est la première fois qu'on a l'idée de faire un jeu», a dit André Gauvreau, responsable des communications au Centre d'histoire de Montréal. «Beaucoup de gens ont fait des romans, des essais et des pièces de théâtre sur le sujet et se sont forgé des opinions différentes sur Angélique. [...] Certains la voient comme une héroïne, d'autres comme une pauvre esclave noire qui était au mauvais endroit au mauvais moment. Nous, nous supposons que le visiteur est intelligent et souhaitons qu'il se fasse sa propre idée sur le coupable de ce crime.»

L'exposition nous guide à travers diverses étapes bien distinctes: l'incendie, les accusations, le procès et l'exécution de la condamnée. Pièce après pièce, le visiteur est appelé à tenter d'en savoir plus sur les suspects, les armes du crime et les lieux en retournant les cadres, en lisant des indices collés sous certains objets et en regardant les cartes reconstituant le Montréal de 1734. À la mi-parcours, le «visiteur-détective» doit se prononcer au sujet du coupable et écrire sa solution sur un bout de papier qu'il dépose dans une boîte.

À l'origine de cette exposition interactive, il y a d'abord eu l'essai historique de l'historienne Denyse Beaugrand-Champagne sur le célèbre procès. «Après la sortie du livre, on s'est dit qu'on devrait faire quelque chose avec ça. Je voulais qu'on refasse le procès mais que les gens sentent aussi la puanteur de la ville en 1734. On a pensé à des machines pour introduire des odeurs de brûlé afin de rappeler l'incendie. Mais pour des questions d'argent et de sécurité, on a laissé tomber», a indiqué Mme Beaugrand-Champagne.

L'ambitieux projet réussit tout de même à recréer l'ambiance de l'époque grâce à l'intégration d'éléments sonores, d'extraits d'archives en vieux français «modernisé» et de documents audiovisuels. «L'exposition porte sur le procès d'Angélique et sur l'esclavage en Nouvelle-France, mais on en profite aussi pour parler de la vie quotidienne de Montréal à cette époque-là», a souligné M. Gauvreau. Ainsi, on y apprend qu'à Montréal, en 1734, il n'y avait pas de démocratie ni de journaux, que l'esclavage était reconnu par la loi et que la torture faisait partie de la procédure judiciaire.

Les Noirs à l'honneur
En septembre dernier, une grande journée-hommage à Marie-Josèphe-Angélique en compagnie du maire de la ville, de la gouverneure générale et de la ministre québécoise de l'Immigration et des Communautés culturelles a servi de prétexte au dévoilement officiel de la plaque commémorative dédiée à l'esclave et au lancement d'un grand projet de site Internet autour du procès, intitulé «La torture et la vérité».

L'exposition interactive «Qui a mis le feu à Montréal?» s'intègre parfaitement à ce grand événement autour de diverses thématiques, notamment la torture, l'esclavage et les Noirs. On a même demandé à Marie-Denise Douyon, une artiste d'origine haïtienne, de peindre de grandes fresques pour représenter certains moments du procès de l'incendie.

Mais le tableau final de l'exposition a aussi de quoi émouvoir. Sous la musique tragique de la Passion de Bach, le visiteur est invité à lire un texte sur les derniers instants d'Angélique, celui qui avait fait pleurer le maire Gérald Tremblay et la gouverneure générale Michaëlle Jean lors de l'inauguration officielle. Le visiteur ne repartira pas tranquille. Une question ne cessera pas de le tarauder: mais qui donc avait mis le feu à Montréal?

Collaboratrice du Devoir

Qui a mis le feu à Montréal? - 1734
Le procès d'Angélique
Du 11 octobre 2006 au 25 mars 2007 au Centre d'histoire de Montréal