Cantons-de-l'Est - Hippie, la paille ?

Il ne reste plus qu’à peindre.
Photo: Denis Lord
Photo: Il ne reste plus qu’à peindre. Photo: Denis Lord

Elle est pour d'aucuns l'ultime caricature d'un hippisme hilarant et obsolète, l'incarnation du «nec plus granola». Malgré la modestie du matériau, la paille s'avère pourtant un trésor de plus en plus convoité pour l'isolation des maisons: en plus d'être saine et d'une grande efficacité, elle a le mérite d'épargner nos forêts. Ce serait d'ailleurs en raison de la rareté du bois et de l'avènement de la botteleuse automatique que l'utilisation du ballot de paille dans la construction serait née au Nebraska au XIXe siècle.

L'utilisation de ce matériau s'est depuis répandue sur tous les continents. Selon le magazine Internet Québec urbain, on en compterait quelques centaines au Québec, soit beaucoup moins qu'en Ontario et en Colombie-Britannique. Son utilisation serait pourtant des plus pertinente en raison de nos rapides variations climatiques. Une organisation internationale (International Straw Bale Building) propose des conférences tous les deux ans; la dernière se tenait en septembre dernier en Ontario.

Un matériau exceptionnel

En réglant la botteleuse au maximum, on peut obtenir des ballots de paille ayant une densité atteignant 180 kg/m3. Sa conductivité thermique est légèrement inférieure à certains autres isolants en fibres minérales ou synthétiques. Étant donné son faible coût, on peut compenser ce facteur par l'épaisseur; selon cette dernière, on obtiendra une isolation variant entre R-30 et R-50. Autres avantages: la paille est exempte d'éléments nocifs (colle, etc.) et permet de se passer d'un échangeur d'air.

Souvent considérée comme un déchet, elle s'avère en outre d'un faible coût de production énergétique. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, en raison de leur forte densité, les ballots de paille sont très ignifuges. Des tests ont d'ailleurs été effectués par la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL) en Australie et au Canada.

Rencontré lors de la foire écologique Projet Écosphère, Michel Tabib a construit cinq maisons en paille durant les dernières années avec son frère Pierre — le «master mind»! —, dont une herboristerie à Sutton pour Patricia Kelly.

Solutions techniques

Les deux techniques de construction les plus usitées sont le «post and beam» (structure à poteaux et à poutres) et le modèle Nebraska, où les ballots servent à la fois d'isolant et de murs porteurs; la première ne fait pas vraiment l'économie de la forêt, la seconde, en raison de l'élasticité de la paille, n'est pas recommandée pour une maison de plus d'un étage.

Les frères Tabib ont donc opté pour une tout autre méthode. Pour l'herboristerie de deux étages (1600 pi2), ils ont construit une cage reliant la lisse à la sablière et formée de baguettes pouvant soutenir jusqu'à 5700 livres au pouce carré. Sur le plan vertical, les baguettes extérieures (en résineux) sont reliées aux baguettes intérieures (en bois franc) à tous les 18 pouces par des cordes pour les empêcher de fléchir. Car c'est dans cet espace — et sur le toit — qu'ont été insérés les quelque 600 ballots de paille, brindilles perpendiculaires au plancher, pour ne pas laisser entrer trop d'air.

Huit tonnes d'isolation pour le plafond seulement, un poids plutôt spectaculaire. «Nous avons été très rigoureux, affirme Michel Tabib. Les murs sont droits et lisses. Les structures de bois ont été faites en usine avant d'arriver ici, elles ont été collées et vissées. Tous les calculs ont été vérifiés par la firme d'ingénierie Structoarte. Et même si les ballots de paille ont un effet de soutènement, ils ont été exclus des calculs.»

Un matériau économique ?

Dans le mode de construction utilisé par les frères Tabib, les ballots de paille sont insérés dans la cage de baguettes puis délestés de leurs cordes, ce qui leur donne entre 25 et 33 % d'expansion. Il faut ensuite tasser la paille et uniformiser sa densité dans le mur.

Dernière étape, un revêtement d'argile d'un pouce tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. «Dans les premières maisons de paille construites au Québec, note M. Tabib, on recouvrait les ballots de ciment. La condensation ainsi créée faisait pourrir la paille. L'argile est "proactive" [sic] et capte l'humidité. Elle donne également une acoustique exceptionnelle, ni trop absorbante ni trop réfléchissante. On l'utilise d'ailleurs dans certains studios d'enregistrement. Il faut aussi se servir d'une peinture naturelle ou sinon, ne pas mettre plus de deux couches de latex; autrement, le mur ne pourra pas respirer.»

Aux dires de Michel Tabib, la maison, équipée d'une dalle chauffante, est deux fois plus «performante» en matière d'isolation qu'une maison conventionnelle. Même l'été! «Il peut faire 32 degrés dehors et 22 à l'intérieur. On demande souvent à Patricia si elle a l'air climatisé.»

La grande question que tous se posent, évidemment, c'est le coût d'une telle habitation. Difficile d'y répondre. Le revêtement d'argile a coûté 150 $, ce qui est beaucoup moins que certains matériaux traditionnels, notamment le ciment. Selon M. Tabib, la technique des baguettes a permis d'économiser quelque 25 000 $ en regard d'une structure «post and beam».

Forte main-d'oeuvre

À environ 5 $ le ballot (le bio est un peu plus cher), Patricia a déboursé 3000 $ pour isoler son herboristerie. Une laine minérale lui aurait coûté davantage et aurait été moins saine. Le hic, c'est que si le matériau en lui-même est peu dispendieux, sa mise en place peut nécessiter une main-d'oeuvre très coûteuse hors du contexte de l'autoconstruction.

«À huit travailleurs, il nous a fallu sept semaines à temps plein pour monter la paille et mettre l'argile, explique Michel Tabib. Pendant la même période, avec seulement deux apprentis, un entrepreneur de la région a construit sept maisons! Pour travailler la paille, il faut à la fois de la force et de la souplesse. Tu dois te glisser dans la cage, y insérer et y manipuler les ballots.» Vu le budget de Patricia, la construction de l'herboristerie aurait été impossible sans l'implication de la collectivité. Plusieurs de ses amis ont sacrifié leurs vacances pour l'aider.

Les frères Tabib ont produit un DVD où sont illustrées les différentes étapes de construction de l'herboristerie. On peut se le procurer par l'intermédiaire de leur site Internet, larevanchedes3petitscochons.com.

Autres ressources intéressantes: le livre More Straw Bale Building (New Society Publishers), de Chris Magwood, Perter Mack and Tina Therrien, ainsi que les sites lamaisonenpaille.com et archibio.qc.ca.

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Simon Lepage - Inscrit 11 novembre 2008 17 h 12

    À la recherche du DVD

    Bonjour,

    Je suis à la recherche du DVD qui a été mentionné dans cet article. Le site internet ne semble pas exister.

    Merci!

    Simon Lepage