Philippe Dubuc nouveau Style de vie

Le designer Philippe Dubuc: «Moi, c’est l’architecture qui est ma première source d’inspiration; ce que je fais est graphique et structuré. J’exploite le détail sur le vêtement.»
Photo: Le designer Philippe Dubuc: «Moi, c’est l’architecture qui est ma première source d’inspiration; ce que je fais est graphique et structuré. J’exploite le détail sur le vêtement.»

La faillite n'a pas abattu le créateur de mode Philippe Dubuc. Il annonce sa relance, il est plus déterminé que jamais, et si sa boutique de la rue Saint-Denis offrira toujours ses vêtements, le créateur, lui, voit son avenir sous d'autres cieux. Entretien et révélations.

Q: Comment va Dubuc Style de vie?

R: On a passé notre été à nous réorganiser. C'est sûr que les clients nous attendent; mon marché le plus important était aux États-Unis, mais je vendais à Tokyo, Paris, Londres... Je suis en période de relance. On vient de signer un gros contrat avec la maison Simons pour l'automne 2007, une collection exclusivement pour elle: ça s'appellera «Philippe Dubuc pour Simons». On démocratise la griffe avec un produit plus jeune, un dérivé plus abordable. Ça va dans la tendance de la polyvalence. Pensez à Karl Lagerfeld avec sa collection exclusive pour H&M. On est très contents.

Q: Mais la distribution, le rayonnement de votre collection?

R: On a des projets pour 2007 afin de relancer la distribution en partenariat avec un industriel en Europe. On est en pourparlers, ça devrait aboutir d'ici la fin de l'année. Il s'agit de relancer la griffe à l'international.

Q: Reparlez-nous de votre faillite: avec le recul, comment analysez-vous cela?

R: C'est un problème d'argent: notre institution financière a décidé de nous passer dans le tordeur. On avait soudain deux mois pour rembourser. Il y a beaucoup d'institutions financières qui ont voulu se débarrasser de l'industrie du vêtement. J'avais une petite entreprise en pleine croissance, nos ventes étaient de plus en plus fortes. On m'a laissé trop peu de temps pour trouver les investisseurs nécessaires qui m'auraient permis de continuer... et toutes ces années d'efforts se sont écroulées.

Q: Vous êtes un créateur important: vous avez dû demander une aide d'urgence?

R: Toutes les sociétés paragouvernementales avec lesquelles je faisais affaire m'ont dit: «On est désolés, on ne finance plus ce secteur d'activité.» J'ai toujours remboursé mes prêts, des prêts à 15 % d'intérêt...

Là, j'ai tout perdu. On a pu sauver notre boutique et nos ateliers grâce au soutien financier de nos amis. On a arrêté la production, laissé aller des employés. Aujourd'hui, je ne veux plus rien savoir des sociétés d'investissement. Chaque jour m'éloigne un peu plus de mon passé.

Q: Alors, parlons mode. Votre clientèle, votre collection...

R: C'est le feeling néoromantique pour ma collection hommes et femmes. Des vêtements silhouettés... Moi, c'est l'architecture qui est ma première source d'inspiration, ce que je fais est graphique et structuré. J'exploite le détail sur le vêtement.

Q: Et qui s'intéresse à vos vêtements?

R: Des gens modernes et urbains. Le plus gros de ma clientèle a dans la trentaine et la quarantaine. Ce que j'offre ici ne se retrouve pas en banlieue ni en région. Avec la mondialisation, c'est une raison de plus pour aller chercher un produit plus local.

Q: C'est quoi, la mondialisation, pour vous?

R: Ça veut dire que tout est possible, premièrement. Et ça n'a pas que des effets néfastes. On parle d'une industrie qui se meurt, mais il faut savoir se tourner de bord et aller fabriquer ailleurs si nécessaire; ce n'est pas grave, ça.

Q: Ce n'est pas grave?

R: Je fabrique ici mais j'ai dû aller voir ailleurs parce que les gens ne voulaient pas produire mes affaires ici. Alors, je suis allé en Europe de l'Est pour trouver des sous-traitants qui étaient prêts à travailler avec moi. Quand je dis que ce n'est pas grave, c'est que c'est la réalité: il n'y a plus d'usines, ça tombe comme des mouches, ça n'a jamais été aussi pire.

Présentement, je développe un projet d'usine de vêtements avec quelqu'un qui reprend l'industrie familiale. Cette personne va former son personnel pour être en mesure de produire de petites quantités pour les créateurs.

Q: C'est pour quand?

R: Ça pourrait voir le jour en 2007. Je ne suis pas un chialeux: ce qu'on vit ici, les créateurs internationaux le vivent aussi. Le vieillissement des artisans, c'est un problème encore plus grand en Europe, et l'impact est plus important sur leur culture. Ce n'est pas qu'une industrie qui se meurt en Europe, c'est une culture.

Q: Quelle lecture faites-vous de la société et de la création de mode d'ici?

R: La mode donne à Montréal une personnalité; le touriste ne veut pas acheter du Prada qu'il a chez lui ou partout. Il cherche quelque chose de distinctif. Tous les créateurs québécois ont pignon sur rue, c'est une particularité du design québécois. Je crois qu'on a un atout... et c'est vrai qu'il y a un grand manque de culture aux différents paliers gouvernementaux. Mais il y a aussi de l'incompréhension de la part de l'industrie. C'est une vieille industrie qui ne se renouvelle pas, et c'est une industrie qui a toujours été basée sur la copie et le plagiat. L'industrie pense qu'on est des marginaux, des artistes, qui travaillent pour la création et qui ne sont pas orientés vers la vente, alors que ça fait 12 ans que je travaille pour monter une griffe, monter une image. Un créateur travaille seul à développer quelque chose d'hyper fort; quand il arrive à un certain niveau, l'industrie s'intéresse au créateur: que ce soit Dona Karan à New York ou n'importe quel créateur européen, ils ont tous fait ça. Nous, on n'a pas su faire cela.

Q: Où serez-vous dans cinq ans, dix ans?

R: Ce que je souhaite le plus, c'est que notre association avec les Européens fonctionne et que je puisse relancer la griffe sur la scène internationale. Si ça se réalise, ça ne se passera malheureusement pas ici. Ma boutique est un phare, c'est ma carte de visite la plus importante, et tant mieux si je peux continuer de promouvoir Montréal ailleurs. Mon souhait le plus grand, c'est de pouvoir continuer à créer, mais pas dans les conditions où je le fais présentement. Je veux relancer mes collections sur la scène internationale avec une structure industrielle qui comprend ce qu'on fait.

Collaboratrice du Devoir