Place L'Acadie et Place Henri-Bourassa - Et maintenant l'intimidation!

Khalil Bochi a reçu la visite le 10 août dernier de son propriétaire accompagné de ses employés, pour le sommer de quitter son logement au plus tard le 16 août.
Photo: Jacques Grenier Khalil Bochi a reçu la visite le 10 août dernier de son propriétaire accompagné de ses employés, pour le sommer de quitter son logement au plus tard le 16 août.

Le propriétaire d'une vingtaine d'immeubles de Place L'Acadie et de Place Henri-Bourassa, Sadok Sagman, a défrayé plusieurs fois la manchette ces dernières années en raison de l'état de délabrement de ses logements. Cet été, l'arrondissement a effectué une inspection d'une ampleur sans précédent dans les 520 logements en bordure de l'autoroute 15. Voilà maintenant que le propriétaire fait la tournée de six de ses immeubles en exigeant que les locataires déménagent d'ici quelques jours, prétextant un avis d'évacuation de la Ville. Un épisode dans la saga d'un quartier sous tension.

Le 10 août dernier à 22h15, Khalil Bochi recevait la visite de son propriétaire, Sadok Sagman, et de ses employés qui auraient frappé à coups de pied dans la porte et insulté son épouse en arabe. «Ils voulaient que j'accepte de déménager; ils me donnaient jusqu'au 16 août», explique M. Bochi, qui a appelé les policiers pour se plaindre de leur attitude intimidante.

Ce dernier n'a pas les moyens de quitter le modeste 4 et demie qu'il habite avec son épouse et ses trois enfants. Après s'être plaint du mauvais état du logement en 2003, il a réussi à en faire baisser le loyer à 357 $ par mois. Mais l'édifice est toujours mal entretenu: le plafond coule, la cage d'escalier est moisie et les déchets s'accumulent dans le garage, dégageant une odeur suffocante. «Il est connu à la Régie pour ne rien faire. Il veut l'argent mais il n'offre aucun service», fait valoir M. Bochi.

Depuis 10 jours, le propriétaire fait la tournée des logements de six de ses 20 immeubles, où habitent entre 30 et 40 familles, principalement des immigrants récents, en les sommant de déménager dans les prochains jours. Il aurait même prétendu que la Ville avait délivré un avis d'éviction, ce qui s'avère faux après vérification auprès de l'arrondissement d'Ahuntsic-Cartierville.

L'arrondissement a bel et bien inspecté systématiquement cet été les 520 logements de Belleville Trust (appartenant à Sadok Sagman), y compris ceux des 14 immeubles saisis par la Banque Laurentienne parce que le propriétaire ne payait pas son hypothèque. Aucun avis d'éviction pour insalubrité n'a cependant été délivré. Le propriétaire a toutefois reçu ces dernières semaines des avis quant aux travaux à effectuer et d'autres devraient suivre d'ici peu. «C'est la première fois qu'une aussi grosse opération est menée pour redresser la situation dans un quartier», explique la responsable des communications de l'arrondissement, Marie-Hélaine Ladouceur.

Droit de maintien dans son logement

Tant que la Ville ne délivre pas un avis d'éviction pour insalubrité, un propriétaire ne peut forcer ses locataires à quitter les lieux. La loi prévoit que «tout locataire a un droit personnel au maintien dans les lieux; il ne peut être évincé du logement loué que dans les cas prévus par la loi», par exemple lorsqu'il ne paie pas son loyer.

Depuis une semaine, le comité des résidents des Places L'Acadie et Henri-Bourassa, appuyé par les deux intervenantes communautaires du projet Places en mouvement, distribue des tracts et rencontre les résidents pour les informer de leurs droits. «On veut que les gens qui souhaitent rester chez eux sachent qu'ils peuvent le faire», explique Mylène Lamoureux, de Places en mouvement. La sensibilisation est parfois difficile: «Plusieurs ont peur de faire valoir leurs droits, ils ont peur de la police à cause de ce qu'ils ont vécu dans leur pays d'origine. Le propriétaire met beaucoup de pression», fait valoir sa collègue Mireille Foisy-Hotte.

La rumeur dans le quartier veut que M. Sagman s'apprête à vendre les six immeubles et qu'il pourrait en obtenir un meilleur prix s'ils sont inhabités. Personne n'était cependant disponible pour répondre à nos questions chez Belleville Trust.

À qui payer le loyer?

Cette tentative d'expulsion vient ajouter à la tension déjà vive dans le quartier. En décembre, la Banque Laurentienne a saisi 14 des 20 immeubles de M. Sagman et perçoit maintenant directement le loyer par l'entremise de la société de gestion Alfid. Mais voilà, les employés de M. Sagman vont systématiquement voir les locataires pour les convaincre de continuer de leur remettre leurs chèques. «Ils m'ont dit que, si je paie à Alfid, ils ne vont rien faire dans mon appartement», raconte Ibrahim Kantarji, qui dit se promener avec un manteau dans son deux et demie infesté d'insectes, faute de chauffage adéquat.

Un membre du comité des résidents, Fa., qui préfère garder l'anonymat pour ne pas envenimer les relations avec le propriétaire, note que les locataires sont pris en étau entre la banque et le propriétaire. «Au moins, si on payait au propriétaire, on aurait peut-être une chance d'obtenir des réparations, mais la banque ne fait que collecter.»

Outre les questions de salubrité, l'arrondissement s'avoue un peu impuissant pour ce qui est d'aider ces résidents sous tension. «Il faut que les locataires fassent valoir leurs droits à la Régie», indique la porte-parole Marie-Hélaine Ladouceur.