Nunavik - Vivre l'isolement dans les jumelles du Nord

Au 55e parallèle nord, là où la baie d’Hudson se jette dans la Grande rivière de la Baleine, Inuits et Cris se rencontrent aux limites de leurs territoires respectifs.
Source: Denis Lord
Photo: Au 55e parallèle nord, là où la baie d’Hudson se jette dans la Grande rivière de la Baleine, Inuits et Cris se rencontrent aux limites de leurs territoires respectifs. Source: Denis Lord

C'est unique au Canada, sinon en Amérique du Nord. Dans un village du Nunavik à peine plus gros qu'un stationnement de Wal-Mart, deux Premières Nations vivent côte à côte. Dans ce village double de la baie d'Hudson, les Inuits et les Cris — 1215 personnes au total — possèdent chacun leur école, leur service de police et d'incendie, et même leur ligne aérienne!

Au 55e parallèle nord, là où la baie d'Hudson se jette dans la Grande rivière de la Baleine, Inuits et Cris se rencontrent et se mêlent, aux limites de leurs territoires respectifs. Les deux peuples fréquentent la région depuis près de 3000 ans. Au fil des années, tous deux se sont sédentarisés. On dit que c'est un des très rares endroits au Canada possédant officiellement trois noms: Kuujjuarapik, Grande rivière de la Baleine et Great Whale River. Mais dans les faits, on a ici affaire à deux entités administratives distinctes, bien qu'étroitement imbriquées: Kuujjuarapik pour les Inuits, Whapmagoostui pour les Cris, qu'on appellera K et W pour simplifier.

Plat pays

L'architecture de Kuujjuarapik et Whapmagoostui semblera morne au visiteur du Sud. Comme dans toutes les agglomérations nordiques, les maisons, manufacturées dans le Sud, sont très uniformes. En périphérie de la bourgade, des cabanes aux murs de tuiles, l'air abandonnées, où vivaient autrefois Cris et Inuits. Bien qu'ils soient confortables, les deux hôtels locaux, avec leur devanture de tôle ondulée, ressemblent davantage à des «shops» de quartier industriel.

Les rues de Kuujjuarapik sont faites de sable. Ça vous revole à la figure quand le vent souffle, ou que passent les omniprésents VTT. C'est très «western», mais nordique! Aucune route ne reliant K/W à quoi que ce soit, les seules voitures s'oxydent doucement dans l'impressionnant dépotoir municipal, qui ferait n'importe où ailleurs la fortune d'un vendeur de pièces usagées. Il n'y a de clôture nulle part, sinon autour du cimetière et de la piste de l'aéroport.

Comme partout au Nunavik, les chiens se promènent en toute liberté. Le seul à avoir jappé après moi était attaché! Et comme partout au Nunavik, il y a des enfants, beaucoup d'enfants, magnifiques, libres eux aussi, se baignant sans surveillance dans la Grande rivière de la Baleine. Soixante-dix pour cent de la population du Nunavik a moins de 20 ans!

Deux solitudes

Les Cris de K et les Inuits de W partagent le même code postal et utilisent le même alphabet syllabique. Ils ont tous les deux l'anglais comme langue seconde et privilégient la religion anglicane. Les liens s'arrêtent là ou presque. Manifestement, les fusions municipales ne sont pas passées par ici. Deux administrations différentes se partagent un périmètre peut-être équivalent à celui du Plateau-Mont-Royal, mais avec une population infiniment moindre. W a le statut de réserve, K est une municipalité. K et W ont chacune leur école, leur service de police et d'incendie et leur radio communautaire. Chaque communauté est desservie par une flotte aérienne distincte, dont le titre annonce la couleur: Air Inuit et Creebec. Il n'y a qu'un seul CLSC, mais il abrite des infirmières attitrées à chacun des peuples.

«Aujourd'hui, affirme Pierre Roussel, secrétaire-trésorier de K, la population inuite diminue, et celle des Cris augmente. Plusieurs familles inuites ont déserté K pour Umiujak en 1985, craignant un impact négatif des barrages hydroélectriques. Entre 1985 et 2005, les Cris, eux, sont passés de 500 à 800 personnes. Ils construisent de nouvelles résidences chaque année. Il faut dire qu'ils bénéficient de meilleurs programmes de subvention à l'habitation que les Inuits, sont exemptés de taxes et se sont enrichis avec la Paix des braves.»

Rapprochement

Les deux administrations font tout de même des rapprochements. La nouvelle église anglicane est le fruit d'une collaboration entre Inuits et Cris, tout comme les égouts et un aqueduc, dont les travaux ont commencé en 2005, et qui feront de K le seul village du Nunavik possédant l'eau courante. D'autres projets ont achoppé, comme celui d'un centre culturel conjoint. «Nous n'avions pas assez d'argent pour suivre les Cris», explique Pierre Roussel.

Pour le maire inuit, Lucassie Inukpuk, ce serait préférable qu'il n'y ait qu'une seule municipalité, mais ce n'est pas demain la veille. «C'est déjà difficile de faire travailler ensemble nos services de police.» Il n'y a pas longtemps, les policiers cris ne pouvaient procéder à une arrestation sur le territoire inuit et vice-versa. Pierre Roussel n'y croit pas non plus. «Les Cris, comme les Inuits, sont fiers de leur culture, c'est normal. Il y a certains problèmes entre eux lorsqu'ils sont adolescents, mais c'est tout. Pour les rapprocher, on les fait jouer dans les mêmes équipes sportives.»

Vie et mort dans le Nord

«La Convention de la Baie-James a dressé une frontière entre les communautés crie et inuite. Avant, il n'y avait qu'une seule administration.» C'est le prêtre anglican de K/W qui s'exprime ainsi, Tom Martin, 69 ans, un colosse de 6'4" arrivé ici il y a 21 ans. Il donne des messes séparées pour chaque communauté sauf à Pâques, Noël, et lors des enterrements. Dans ces occasions, et lors de la chasse au béluga, des activités sportives et des sorties dans les bars, Cris et Inuits se mélangent.

Ces deux peuples sont-ils si différents, hormis le fait que les Cris, hommes ou femmes, soient de méchantes armoires à glace? Selon Tom, les Cris ont un meilleur sens de l'humour, dans lequel ils peuvent se montrer cruels. Leur sens de la famille et leur respect des aînés sont plus développés que chez les Inuits, pour qui l'individu vient en premier. Les Inuits sont généralement d'une grande timidité; on dit qu'il ne faut jamais poser une question à un Inuit avant d'avoir passé deux heures avec lui.

Si les deux peuples ont été traditionnellement ennemis, on ne peut aujourd'hui parler de racisme. Les seuls incidents opposent des gens ivres ou stupides. Plusieurs couples mixtes sont installés d'un côté ou l'autre de la frontière. Où habiter dans ces cas? On ne paye pas de taxes chez les Cris; par contre, chez les Inuits, un logement, électricité comprise, coûtera 200 $ par mois, soit quatre fois moins qu'à W.

Inuits et Cris sont confrontés à un haut taux de suicide, trois fois plus élevé que la moyenne nationale. Vingt-cinq pour cent des décès au Nunavik sont dus au suicide et une fois sur quatre, ils arrivent entre 11 et 17 ans. K/W a été relativement épargné par ce fléau, mais Tom Martin y a tout de même été confronté. «Ça vient de l'isolation, des familles brisées. Nous élevons une génération d'enfants en colère. Certains jouent dans la rue jusqu'à 2h du matin. Leurs parents sont absents, jouent et boivent. Quand les enfants se font arrêter pour vol ou vandalisme, il faut chercher leurs parents au bar... ou à l'église. De prétendus chrétiens jugent leurs semblables et disent: "Tu n'es pas bon, tu iras en enfer". Alors les gens se suicident en se disant: "De toute façon, je vais aller en enfer".» «Ici, t'es "pogné" avec ta communauté, ajoute Chris, le fils de Tom, policier à Kuujjuarapik. Si tu fais une erreur, tu vas en entendre parler pendant des années.»

Collaborateur du Devoir