Une génération d'amnésiques

Paris — On croyait l'histoire dorénavant réservée à l'étude des grands processus politiques, à celle des mentalités ou des modes de vie. On la croyait limitée à l'examen des «réalités sociales» ou du «sens et de la portée de la pluralité», comme le décrète le récent projet de programme destiné aux étudiants de troisième secondaire du Québec.

Or voilà que la crème des historiens français se donne le mot pour cracher dans la grande soupe pédagogique et réhabiliter la chronologie et l'étude des grands événements historiques. Le coup ne vient pas de n'importe où mais de ces historiens qui, comme Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Favier, Jacques Le Goff ou Pierre Nora, ont justement ouvert la discipline à l'étude de nouveaux domaines aussi passionnants que l'histoire de la sexualité, de la mort ou des femmes.

Mais voilà, disent-ils: avant de se lancer dans ces nouveaux territoires, il faut d'abord acquérir de solides connaissances chronologiques. Alors que le Québec épure ses programmes d'histoire, la France réhabilite au contraire l'étude de la chronologie. Révolté par 35 ans de réformisme pédagogique qui ont sacrifié l'étude des grands événements, Alain Corbin publiait l'an dernier 1515 et les grandes dates de l'histoire de France (Seuil).

Fatigué d'entendre dénigrer les manuels d'autrefois, il a retrouvé celui que sa grand-mère avait étudié et parfois appris par coeur entre les deux guerres dans l'Orne, en Normandie. Et il l'a soumis à une vingtaine de ses collègues parmi les plus prestigieux.

Le retour des dates

Le résultat est stupéfiant. Voilà donc les enfants de la révolution de l'École des Annales, ceux qui ont minutieusement étudié le corps amoureux ou la vie quotidienne d'un petit village occitan, qui se portent à la défense d'un enseignement de l'histoire qui redonne toute sa place à l'approche chronologique des faits.

«On n'a pas compris que l'histoire des mentalités, c'était la crème que l'on étendait sur le gâteau, dit Alain Corbin, et que, sans gâteau, cela n'avait plus de sens.» Corbin, lui-même l'auteur d'une immense Histoire du corps (Seuil), raconte que, à la fin de sa vie, le grand Fernand Braudel avait pressenti ce danger alors même qu'il allait rencontrer les élèves dans les écoles.

«Histoire des mentalités ou pas, la chronologie demeure la base de toute étude de l'histoire, dit Alain Corbin. Sans elle, il n'y a pas d'histoire. On s'est aperçu que les réformes pédagogiques avaient fait disparaître cette approche chronologique et que les écoles formaient des étudiants qui ne savaient plus distinguer les époques. Cela donne des universitaires qui ont peut-être une bonne compréhension d'une période historique précise mais qui ont d'immenses trous dans leur vision générale de l'histoire de l'humanité.»

Corbin ne ménage pas ses mots. En négligeant l'approche chronologique, en refusant d'exiger de l'enfant «un effort de mémoire», il soutient que nous sommes en train de former «des générations d'amnésiques». On l'aura compris, Corbin est loin de reprendre à son compte cette affirmation du nouveau programme québécois selon laquelle «l'enseignement de l'histoire à l'école n'a pas pour but de faire mémoriser une version simplifiée de savoirs savants construits par des historiens». Il fait même l'éloge de la mémorisation des grandes dates, qui constitue, dit-il, «le socle sur lequel on pourra bâtir par la suite».

Selon lui, nos grands parents n'étaient pas si bêtes qu'on l'a prétendu lorsqu'ils ânonnaient «1515, Marignan» ou «1759, les plaines d'Abraham». «Cela donnait des notaires, des médecins et des ébénistes qui savaient en gros distinguer un bâtiment du XVIe et du XVIIIe, une église romane d'une cathédrale gothique, ce que n'est plus capable de faire l'étudiant d'aujourd'hui.»

Une histoire sans balises

Avec Pierre Nora, qui dirige la prestigieuse Bibliothèque des histoires chez Gallimard, Alain Corbin parle de «l'urgence sociale» de défendre une approche chronologique qui, autrefois, s'appliquait aussi à la littérature et à la philosophie. Pierre Nora écrit d'ailleurs dans le livre dirigé par Corbin que la «disparition apparemment innocente et libératrice d'une liste obligatoire de dates sèches» a ouvert une gigantesque «trappe [...] sous les pieds des professeurs d'histoire».

Alain Corbin compare l'étude actuelle de l'histoire à «ces écrans plats qui n'ont pas de profondeur. Tout y est égal par ailleurs. Il n'y a plus de reliefs». Il évoque les toiles d'Andy Warhol, où il n'y a plus de perspective, et parle d'un discours et d'une narration sans «balises».

En effet, la chronologie n'est pas une simple énumération arbitraire. Pierre Nora y voit «l'équivalent d'une grammaire temporelle; il s'en dégage un sens. Elle suppose une articulation hiérarchique des connaissances. Elle sous-tend la construction d'un discours [...]. C'est, en définitive, l'axe d'une organisation mentale qui est loin de concerner seulement l'histoire mais gouverne l'ensemble des activités de l'esprit».

Sous prétexte de rejeter le «grand récit national», dit Alain Corbin, on a rejeté tout récit. Corbin ne réclame pas le retour à une histoire qui glorifiait la nation, mais il estime que ceux qui rédigent les programmes et les manuels ne peuvent pas se laver les mains et se dispenser de faire un choix parmi les grandes dates et les grands événements autour desquels se construira l'enseignement.

On dirait presque que l'historien Marc Ferro parle du Québec lorsqu'il écrit, dans le livre de Corbin, que «les "experts" en "sciences de l'éducation"» ont substitué «aux dates des problématiques abstraites». Et il poursuit: «Une de leurs premières expérimentations a été d'introduire l'histoire thématique, dont d'ailleurs nul n'avait nié l'intérêt.» Ferro cite l'exemple des Belges qui ont adopté cette approche thématique. «On étudiait ainsi le tracteur avant le rouet, écrit Ferro, et les centrales nucléaires avant Guillaume d'Orange... »

L'obsession du présent

Autre résultat de cette amnésie chronologique, estime Corbin, l'histoire se limite de plus en plus à celle du XXe siècle, sinon à un éloge du présent. Un peu comme les rédacteurs du projet québécois qui ne cessent de répéter qu'il faut «amener l'élève à s'intéresser aux réalités sociales du présent». Récemment, un éditeur français a choisi pour illustrer un de ses manuels d'histoire une photo des tours jumelles du World Trade Center. «Avec ce genre d'exemples, dit Corbin, on ne fait plus de l'histoire mais du journalisme!»

Corbin en veut pour preuve les enquêtes d'opinions. En 1936, lorsqu'on demandait qui étaient les plus grands Français de l'histoire, les répondants citaient Napoléon, Jeanne d'Arc, Bayard et Vauban. Lorsqu'on pose la même question aujourd'hui, il ne reste plus qu'un seul personnage historique: Charles de Gaulle. Et encore est-ce un homme du XXe siècle.

Alain Corbin évoque les thèses de l'historiographe François Hertog, selon qui l'enseignement actuel est hanté par le présent. Hertog observe «la montée en puissance d'un présent omniprésent [...], d'un présent perpétuel, chargé d'une dette tant à l'égard du passé que du futur».

Étrangement, la nouvelle obsession du présent s'accompagne d'une obsession tout aussi grande de la mémoire. En témoignent les innombrables «lieux de mémoire» ou du «patrimoine» chargés de rendre compte le plus souvent des souffrances passées. «Cette obsession de la mémoire, que ce soit celle de la Shoah, de l'esclavage ou des Amérindiens, est le plus souvent une façon de se déculpabiliser, dit Alain Corbin. Ce n'est pas de l'histoire. Plutôt de la morale!»

Lorsque j'ai expliqué à Alain Corbin que les nouveaux programmes québécois du secondaire fusionnaient l'enseignement de l'histoire et l'éducation à la citoyenneté, il a aussitôt poussé de hauts cris. Pourtant, les programmes français ont souvent mélangé les deux. Alain Corbin lui-même, lorsqu'il enseignait au secondaire, a dû se soumettre à ce double enseignement. «C'est une très mauvaise idée, dit-il aujourd'hui. L'histoire n'a pas pour rôle de tirer des leçons morales. C'est une discipline qui existe par elle-même. Mieux vaudrait confier l'éducation à la citoyenneté à des professeurs qui ont une formation en droit, par exemple.»

À force de tirer l'histoire vers le présent, de lui enlever sa profondeur et de partir des intérêts immédiats de l'enfant, l'école n'a-t-elle pas tendance à faire disparaître le simple plaisir de la narration? Celui de raconter «des» histoires? «Vous savez, dit Corbin, quand j'étais jeune, le bon prof, c'était celui qui, grâce à ses talents, nous transportait dans un autre monde. Dans la classe, on était pour Sparte ou pour Athènes. Et pourtant, on n'avait pas de grand-père grec!»

Correspondant du Devoir à Paris