Portrait-robot de la femme kamikaze

Photo: Agence Reuters
La vidéo-confession et la photo de cette femme ceinturée d'explosifs font le tour du monde. Avec effet de terreur garanti. Dans les opinions occidentales, on éprouve stupéfaction et incrédulité à l'idée qu'une femme fasse comme les hommes et se porte volontaire pour un geste aussi désespéré qu'un attentat suicide. «C'est mal comprendre les motivations politiques des kamikazes et la stratégie terroriste», affirme Robert Pape, politologue à l'université de Chicago et auteur d'un récent essai intitulé Dying to Win: The Strategic Logic of Suicide Terrorism. Ces motivations, dit-il, procèdent d'une «colère profonde» devant la présence de forces d'occupation et sont fondées sur la conviction, acquise au Liban au début des années 80, que «tuer le plus grand nombre de personnes possible» parviendra à les chasser.

Âgée de 35 ans, Sajida Moubarak, soeur de l'ancien bras droit du chef d'al-Qaïda en Irak, Abou Moussad al-Zarqaoui, n'a pas réagi autrement. Là où les gens veulent voir des fous furieux fanatisés par la religion, dit l'expert, il y a en fait des hommes et des femmes, plus instruits que la moyenne, qui obéissent avec sang-froid à de profondes raisons politiques. «Dans plus de 95 % des cas, les attentats suicide s'explique non par le religieux mais par l'opposition aux forces militaires étrangères.» Cette logique, jouxtée aux affrontements sectaires, continue de jouer en Irak, estime M. Pape.

La participation des femmes à des attentats suicide n'en est pas moins l'exception. M. Pape a étudié 462 attentats suicide commis dans le monde au cours des 25 dernières années et responsables de centaines, sinon de milliers de morts, au Liban, en Tchétchénie, au Sri Lanka, en Israël... Dans plus de la moitié des cas, l'auteur de l'attentat était laïque. Les Tigres tamouls, organisation marxiste sri-lankaise, est l'organisation à avoir le plus souvent utilisé cette tactique. De ces 462 attentats, 48 ont été réalisés par des femmes, souvent âgées de moins de 25 ans.

Le Liban a joué un rôle fondateur dans l'usage stratégique du «martyr». En octobre 1983, un kamikaze du Hezbollah tue 241 marines américains. Deux mois plus tard, le président Ronald Reagan retire les troupes américaines du pays. Ce succès contre un faucon d'entre les faucons convainc la résistance musulmane de la rentabilité politique de l'attentat suicide. Octobre 1983 demeure encore aujourd'hui une référence importante pour le Hamas et al-Qaïda.

C'est aussi au Liban que le phénomène des femmes kamikazes apparaît pour la première fois. Le 9 avril 1985, une jeune femme, Khyadali Sana, fait exploser sa voiture piégée près d'un convoi militaire israélien, faisant deux morts parmi les soldats. Au total, 41 attentats suicide ont été commis de 1982 à 1986 au Liban contre les forces américaines, françaises et israéliennes, a compilé M. Pape. Les huit premiers ont été le fait d'islamistes purs et durs, les 33 autres, celui de communistes et de socialistes. De ces 33 attentats suicide, six ont été menés par des femmes.

Après Khyadali Sana, une femme, membre du PKK (Parti des travailleurs kurdes), se fera exploser pour la première fois en Turquie, tuant six soldats turcs. En juin 2000 en Tchétchénie, Hawa Barayev entre, à bord d'une voiture piégée, dans un camp militaire russe et fait 27 morts. Le 27 janvier 2002, Wafa Idriss, 28 ans, devient la première Palestinienne à commettre un attentat suicide: elle tue un homme et blesse 90 personnes en se faisant exploser rue Jaffa, une artère commerciale de Jérusalem.

Réticences sociales et religieuses

Plus une campagne d'attentats suicide a tendance à durer, a constaté M. Pape, plus il devient plausible que des femmes s'y joignent. La femme représente un avantage tactique évident pour les organisations qui les recrutent: on ne soupçonnera pas qu'une femme apparemment enceinte soit sur le point de se faire exploser. Il reste que les femmes ont tendance à se rendre tardivement à pareille extrémité dhijadiste, à se faire shahidas (martyres), et elles ne le font jamais qu'en petit nombre. Cela s'explique en partie, avancent certains, par le rôle des femmes dans les sociétés musulmanes et les réticences sociales et religieuses à les voir occuper l'espace public. Du reste, le martyr reste l'objet d'un débat intense au sein de l'islam qui, comme les autres religions, interdit le suicide.

Le Hamas, l'organisation islamiste palestinienne, a refusé au départ d'approuver l'«acte de djihad féminin» et continue d'y être réticent. En partie parce que ces femmes représentent «une menace à l'ordre patriarcal», avance Linda Clarke, professeure d'études religieuses à l'université Concordia. Avant de mourir, la Palestinienne Wafa Idriss aurait d'ailleurs déclaré que «permettre à une femme d'accéder au martyre constitue une étape décisive vers l'égalité des sexes dans le monde arabe».

Pour les organisations religieuses, les femmes sont une arme de dernier recours du djihad, au même titre que les vieillards et les enfants. Le Hamas aurait modifié sa position après avoir pris conscience de la popularité acquise par les femmes recrutées par l'organisation rivale des Brigades al-Aqsa, groupe terroriste laïque rattaché au Fatah. Plus tard, le maître à penser du Hamas, cheikh Amhed Yassine, assassiné l'année dernière, a édicté une fatwa à l'intention des femmes, affirmant que celles qui «commettent un attentat suicide et tuent des juifs sont récompensées au paradis en devenant plus belles que les 72 vierges promises aux hommes martyrs».

Car popularité il y a. Wafa Idriss, prête à «mourir pour tuer», est aujourd'hui considérée comme une héroïne à Gaza et en Cisjordanie. Le sacrifice d'une femme est un puissant instrument de propagande utilisé ad nauseam par les organisations commanditaires et aurait donné, vont jusqu'à dire certains, une nouvelle respectabilité à l'attentat suicide dans la société palestinienne. «Le fait que des femmes se fassent exploser est perçu comme le signe d'une détermination hors du commun», signale Linda Clarke. «Aussi, une femme qui se fait kamikaze ajoute à l'efficacité de la terreur.»

Difficile pourtant de lier à un facteur unique ce qui pousse une femme — ou un homme — à vouloir commettre un attentat suicide. L'explication tient à une toile complexe de motifs sociaux, psychologiques et politiques.

Une autre thèse veut que les femmes soient dans leur grande majorité des candidates non pas volontaires mais forcées au suicide, victimes des traditions. Elles se sont rendues coupables de crimes d'honneur, essentiellement l'adultère, et doivent payer pour laver leur réputation et celle de la famille. La vie personnelle de Wafa Idriss — poussée au divorce parce qu'elle ne pouvait pas avoir d'enfant — a nourri cette thèse auprès d'observateurs comme Barbara Victor, ancienne journaliste de CBS, qui a écrit Shahidas, les femmes kamikazes de Palestine. Pour Mme Victor, une «culture de mort» ronge la société palestinienne et lave les cerveaux. Ses recherches l'ont menée à constater que «toutes [les femmes qui ont commis des suicides terroristes] avaient traversé des tragédies personnelles si graves que leurs conditions de vie étaient devenues intenables au sein de leur propre culture et de leur propre société».

Linda Clarke n'approuve guère ces conclusions, estimant qu'on «exagère l'oppression des femmes dans les sociétés musulmanes». Elle pense, comme M. Pape, que l'attentat suicide est d'abord un geste politique, «même enveloppé dans un discours religieux».

Jointe récemment par courriel, Amneh Badran, ancienne directrice du Centre des femmes de Jérusalem, à Jérusalem-Est, constate à son tour: «Dans le contexte du conflit israélo-palestinien, le degré d'injustice et d'humiliation et l'absence d'espoir écrasent tout le monde, hommes et femmes. La solution prend alors la forme d'actes de désespoir.» Elle ajoute: «La plupart des Palestiniens sont devenus prisonniers de leur minuscule territoire. Il n'est pas surprenant que, dans une telle situation, les points de vue absolutistes aient prise.»

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