Chibougamau -- Moyen et Grand Nord - Toujours plus au nord

Dans le tournant des années 1950, Chibougamau est reliée au reste du Québec par une voie routière qui sert de trait d'union avec le Lac-Saint-Jean; au cours de la décennie suivante, une trentaine de mines sont mises en exploitation. Aujourd'hui, malgré les reculs enregistrés dans le secteur minier, la ville se présente comme la porte d'entrée sur la Baie-James, côté est, avec la Route du Nord.

Patrick Houle, géologue résident du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, qualifie les accès routiers de nerf de la guerre dans le domaine minier: «Par exemple, dans le cas d'une campagne d'exploration ordinaire ou traditionnelle, si on utilise l'hélicoptère ou d'autres formes de transport aérien, comme le Twin Otter, ça multiplie les coûts par quatre à cinq fois.» Les avantages que procure une route sont nombreux: «On peut rentrer la machinerie, installer un campement plus facilement et en assurer le ravitaillement. C'est vital, quand c'est possible.» À son avis, jamais la mine Troilus, située à plus de 150 km de Chibougamau, n'aurait pu exister sans la présence de la Route du Nord: «Pour nous et à plusieurs égards, une route, c'est une bénédiction en développement économique.»

La région administrative Nord-du-Québec (no 10), à laquelle appartient Chibougamau, comprend les huit municipalités «jamésiennes» (de la Baie-James), les neuf communautés cris et les 14 inuites; ce territoire constitue la moitié nord du Québec. Dans le sud de ces grands espaces, les camps miniers traditionnels demeurent ceux de Chibougamau, Chapais et Matagami, même s'ils ont connu un déclin au cours des dernières décennies. Par contre, le Moyen et le Grand Nord laissent voir d'intéressantes possibilités de développement minier pour les prochaines années, particulièrement du côté du diamant.

Sans ambages, Patrick Houle, pose ce constat: «Le futur, c'est le Moyen Nord et le Grand Nord, qui sont le grenier minier du Québec. On n'a qu'à regarder la quantité de travaux d'exploration qui se déroulent à cet endroit, le nombre de titres miniers qui sont acquis et de compagnies qui sont impliquées.» Il importe de ne pas négliger pour autant la structure déjà en place dans cette industrie.

Des lendemains attendus

M. Houle situe l'importance actuelle des mines dans l'économie de Chibougamau et des alentours. En ce qui concerne le nombre d'emplois, la forêt arrive en tête, suivie des services gouvernementaux. On retrouve ex aequo les mines et Hydro-Québec: «Quand on regarde les projets en exploitation, on s'aperçoit qu'il y a beaucoup moins d'employés que précédemment. En incluant l'exploitation Troilus, qui se situe à 175 km au nord, mais dont les travailleurs proviennent à 70 % de Chibougamau et de Chapais, on en arrive à un total de 450 emplois.» Il préfère dans le présent contexte se tourner vers le futur: «On souhaite que la mine Copper Rand, prés du Lac-aux-Dorés, qui connaît des difficultés financières, poursuive ses opérations. On espère que d'autres projets se grefferont à cela, comme celui de Corner Bay. À brève échéance, il faut que ce que j'appelle le coeur de Chibougamau soit consolidé.»

La jeune génération place son espoir du côté des monts Otish. Une route d'accès se rend présentement jusque dans le milieu du secteur du lac Albanel; c'est la route provinciale 167 nord, qui est ouverte à l'année. À partir de là existe un chemin d'hiver qui rejoint l'ancienne mine aurifère Eastmain. La configuration routière se présente sous cette forme: «À partir de la tête de la 167, c'est une route qui va à peu près franc nord jusqu'à la rivière Eastmain, située à 175 km. Par la suite, une fois la rivière traversée, il reste 55 km à parcourir pour arriver au projet de diamant Ashton/SOQUEM et environ 125 autres kilomètres pour atteindre LG4.»

Des pourparlers ont cours pour la construction d'une route permanente jusqu'aux monts Otish. Le géologue cerne l'aspect «multiressources» d'une telle démarche: «L'objectif de cette voie d'accès consiste non seulement à accommoder l'industrie minière, autant pour l'exploration que pour l'exploitation, mais on veut aussi favoriser l'écotourisme à cause du futur parc national d'Albanel-Témiscamie-Otish. L'industrie forestière pourrait aussi utiliser cette route pour récupérer du bois à la tête du lac Albanel.» Et il ajoute: «On tente d'obtenir un partenariat Cris-Jamésiens pour favoriser le développement économique de l'ensemble des communautés. Pour l'industrie minière, on ne cible pas seulement l'or et le diamant, mais il y a aussi l'uranium et d'autres métaux qui représentent un potentiel dans ce secteur du Moyen Nord.»

Toujours plus loin

Une fois couverte la zone de Chibougamau et du Moyen Nord, Patrick Houle dépeint la situation dans le Grand Nord, où la région vedette est la fosse de l'Ungava: «Cela s'est accentué avec les découvertes de la compagnie Canadian Realties. Depuis les dernières années, on parle de cuivre, nickel et cobalt. Il y a évidemment la mine Raglan de Falconbridge, qui emploie 500 personnes et qui compte des réserves pour les 20 à 25 prochaines années. Ils connaissent du succès sur le plan de l'exploitation et il faut que ce soit payant, car c'est situé complètement dans l'extrémité nord du Québec, à la baie Déception.» D'autres compagnies se sont greffées pour procéder à l'exploration de la fosse.

Pour le reste, les ressources sont davantage dispersées: «Il y a un potentiel certain pour le diamant, qui est déjà connu avec les monts Torngat. Il existe d'autres indices ailleurs, mais ça reste des projets d'exploration qui sont dans leur phase initiale. On commence à peine à travailler ces territoires-là.»

Du cuivre vers l'or

Quelque dates charnières ont marqué l'histoire minière de Chibougamau, qui fut le premier producteur de cuivre de l'Est du Canada entre 1960 et 1972. Il s'est effectué un virage majeur à la fin des années 1970, au moment où le prix de l'or a grimpé au-delà de 1000 $ l'once. À ce moment, les mines ont ralenti leur production de cuivre pour de nombreuses raisons, dont celles qu'énumère le géologue: «Une baisse du prix est survenue en raison de la concurrence mondiale entraînée par l'émergence d'autres pays, comme le Chili. Il s'est également produit une baisse des réserves dans nos mines; on devait creuser de plus en plus profond, ce qui augmentait les coûts de production.»

La remontée du prix de l'or a alors favorisé une certaine reprise: «On a pris conscience du fait que nos mines n'étaient pas que cuprifères, mais aussi aurifères. Dans les chantiers qu'on opérait alors, on gardait la valeur aurifère et le cuivre était devenu un sous-produit, ce qui est le cas encore aujourd'hui.»

En 1997, le véritable coup dur s'est produit lors de la fermeture de deux mines importantes, celles de Copper Rand et Portage. Patrick Houle conclut son exposé sur ce triste événement: «C'était comme si la mort avait passé. C'était les deux dernières qui étaient en exploitation dans le camp minier traditionnel.» Il était alors question de la perte de 600 emplois: «Heureusement, la forêt a récupéré une partie de ces employés. Au début de 1997, la mine Troilus a pris son départ, ce qui a également servi à éponger les pertes.» Plusieurs autres travailleurs ont migré vers l'Abitibi à cette occasion.

Collaborateur du Devoir