Madame baboune - Jusqu'où haïr?

Jusqu’où la haine peut nous mener? Très haut. Heureusement, on peut se réconcilier sans avoir à monopoliser le pont Jacques-Cartier comme l’a fait Andy Srougi, ce père de famille qui a passé 13 heures au sommet du pont, la semaine dernière.
Photo: Jacques Nadeau Jusqu’où la haine peut nous mener? Très haut. Heureusement, on peut se réconcilier sans avoir à monopoliser le pont Jacques-Cartier comme l’a fait Andy Srougi, ce père de famille qui a passé 13 heures au sommet du pont, la semaine dernière.

Samedi dernier, Namour m'a demandé un lift pour aller retrouver ses collègues de La Presse avec qui il projetait d'aller «rouler» au Vermont.

- OK. Je te laisse où?

- Chez Foglia, à Frelighsburg...

Namour a attendu ma réponse avec un demi-sourire, en sachant pertinemment qu'il me tendait un piège. J'évite son monsieur Foglia comme la grippe aviaire. J'ai la brouille rancunière. Ça fait 18 ans que je maintiens le cap sereinement. Namour n'était presque pas né quand ça s'est passé...

- «Tu ne vas quand même pas me débarquer deux coins de rues plus loin avec mon vélo?, insiste-t-il. Viens avec monsieur B. dire bonjour et tu repars tout de suite.»

J'ai déjà mentionné ici que Namour est un pot de Vaseline sur deux pattes. Plus charmant, je n'ai connu que Michaëlle Jean.

J'ai appelé ma copine Anne pour qu'elle me lise des passages de L'Art de la guerre du sage chinois Sun Tzu. Jean Charest a raison, c'est le meilleur livre de stratégie écrit depuis le Ve siècle avant J.-C. J'ai finalement décidé d'enterrer la grippe aviaire et de me rendre sur le territoire de l'ennemi sans faire appel à l'armée chinoise. Je suis susceptible et orgueilleuse comme un chat (mon signe chinois), j'ai une mémoire de cheval (lequel peut vous ruer des années après l'offense) mais j'aspire à davantage de paix dans le monde. En témoigne ce vieux proverbe chinois affiché sur le mur de mon bureau: «S'il y a de la vertu dans le coeur, il y aura de la beauté dans le caractère. S'il y a de la beauté dans le caractère, il y aura de l'harmonie dans la maison. S'il y a de l'harmonie dans la maison, il y aura de l'ordre dans la nation. Quand il y aura de l'ordre dans chaque nation, il y aura la paix dans le monde.» Sun Tzu aurait approuvé même si c'est d'une évidence à faire pleurer un oignon.



Haïr comme on aime

Je vieillis. Pas parce que je ramollis. Non, plutôt parce que la liste de mes haïssances s'allonge d'année en année. Je ne voyage plus léger. Toutes sortes de fantômes hantent mon placard. Il y a ceux et celles que j'haïs parce qu'ils ont déclenché les hostilités, ils se reconnaîtront. Et il y a ceux que j'haïs pour le simple plaisir de les détester, de pauvres hères qui ne m'ont jamais fait Bouh. Mon bouc émissaire du moment? Pauline Marois que j'ai surnommée la Castafiore il y a déjà longtemps, et qui n'est pas moins haïssable habillée en veuve portugaise.

Haïr pour haïr, je connais. J'ai des lecteurs qui me dévorent religieusement simplement pour mettre la chaudière à vapeur en marche. Ça fait sortir le méchant et on se sent curieusement en vie. On sous-estime le courroux et la mauvaise foi comme carburants alternatifs au pétrole.

Je suis beaucoup plus drôle et fougueuse quand j'haïs que mue par l'indifférence. Mais haïr est une chose, la rancune en est une autre. Ce cancer peut créer des métastases partout, vous bouffer le bon comme le mauvais, le gras et le maigre.

Dans ma famille, la rancune est patrilinéaire. Six pouces sous terre dans son urne, je suis certaine que feu mon papa haït toujours Gilles Proulx qui l'a déjà sali à la radio. J'hésite à reprendre le flambeau. Est-ce que la rancune est un legs obligé? Après tout, je ne suis pas Palestinienne, je n'ai jamais été violée sans mon consentement et Gilles Proulx a été largement puni par l'Histoire. Next.

La semaine dernière j'ai croisé deux fois l'animatrice et ex-mannequin Dominique Bertrand. Nous avons déjà été en chicane mais la vie nous a aussi faites voisines. Dominique m'a reparlé comme si de rien n'était et je lui ai même présenté mon B. qui fréquente la garderie devant chez elle. On ne peut pas haïr ses voisins, c'est vraiment trop cliché et l'expérience nous indique que ça s'avère risqué sur le plan stratégique.

Pétrone, un ami de Néron, que l'historien Tacite surnommait l'«arbitre des élégances», ne disait-il pas au sujet de la rancune: «La neige séjourne longtemps sur les sols pierreux, mais disparaît vite sur les terres cultivées.»

Se réconcilier en touriste

Il en va des Grecs comme des Romains; ils ont eu beau inventer des dieux rancuniers comme Poséidon, ils ont également mis au point une coutume qui prescrit la durée des rancoeurs, comme pour le veuvage. Trois ans jour pour jour, et on se reparle comme si on avait gardé les brebis ensemble. Pas d'excuses, nuls atermoiements, on ne revient plus sur le sujet. Un Grec qui passe sa vie sur son île grecque ne peut pas se payer le luxe d'être en hostie avec ses compatriotes. Il y a des touristes pour ça et ils finissent par repartir!

Ça me rappelle que le défunt mari de ma copine Mimi, Gaëtan Labrèche, s'est déjà réconcilié avec André Montmorency qu'il avait recroisé à New York, en touriste. Les deux comédiens se sont jetés dans les bras l'un de l'autre et sont allés prendre un pot. Ils avaient oubliés pourquoi ils s'haïssaient. Les cathos ont le pardon comme salut, les bouddhistes ont la compassion comme tremplin, mais tous les autres peuvent se rabattre sur l'alzheimer.

L'oubli est salvateur. C'est ce que je me suis dit en revoyant monsieur Foglia nus pieds dans son gazon. Ça m'a pris presque deux décennies pour ne plus ressentir de petit pincement vengeur. Je n'avais même plus envie de préparer cette fameuse recette de fricassée de schnolle que je tiens d'un boucher turc, lesquels n'ont pas la réputation d'être tendre avec leurs béliers. Il faut dire que mon collègue de La Presse a proféré des gentillesses à mon sujet sur les ondes de la Première Chaîne, pas plus tard que l'été qui vient de s'achever. Devant un Pierre Falardeau dubitatif, Foglia a décrété que je savais écrire. Falardeau m'évite depuis ce temps-là...

Finalement, ces réconciliations, ce «bonjour madame» plus drolatique que cérémonieux, revêtaient un charme champêtre et fleuraient bon le roman de Pagnol, juste avant la tournée de pastis. L'ennemi juré d'hier, beaucoup plus stratégique que moi, m'a achevée en prenant monsieur B. dans ses bras pour aller lui présenter ses chats, non sans l'avoir amadoué avec force crème caramel cuisinée par la fiancée. À deux ans, mon fils est une guidoune qui promet et il a renié mes vieilles hargnes comme j'ai enterré celles de mon père avec lui.

Allez, sa mère, la vie est courte et seule la crème caramel mérite d'être prise au sérieux! Il a raison, il faut faire de la place aux plus jeunes. Next.

cherejoblo@ledevoir.com

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Ceci n'est pas un blogue

Thérapute

Cette anecdote, rapportée par la comédienne Anne-Marie Cadieux durant la dernière émission de Tout le monde en parle, m'a rappelé que moi aussi j'étais déjà allée consulter un thérapeute qui m'avait demandé de me foutre à poil. Pas un médecin, un psy! Et pas besoin d'aller aussi loin que New York comme Mme Cadieux, on trouve ce type de thérapeute à Montréal. Le mien pratiquait l'haptonomie, une science qui guérit l'affect dans un rapport tactile. L'haptonome m'avait demandé de garder mon slip et mon soutien-gorge pour la séance de manipulation.

— Je n'en porte pas!

— Dans ce cas, déshabillez-vous. Vous savez, on peut être nue toute habillée et habillée même en étant nue.

J'avais trouvé le concept intéressant mais c'est contre mes principes. Jamais à poil la première rencontre. Celle-ci fut d'ailleurs la dernière.

Pour le fun, je suis allée vérifier le code de déontologie des gourous de l'haptonomie. Un des points précise: «Une circonspection optimale dans le contact affectif, psychotactile et psychohaptique, avec la prise en considération (d'une clarté indubitable sans méprise ni ambiguïté) du but recherché dans l'approche, l'accompagnement, le soin, l'aide ou la thérapie, de façon que l'approché puisse confirmer cette clarté intentionnelle, en tant que réel ressenti et éprouvé.»

Ben voilà, même si je peux confirmer la clarté intentionnelle, je ne suis toujours pas certaine du ressenti, vu que j'allais consulter pour perception troublée du réel.

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Haï: le film Broken Flowers de Jim Jarmush, l'histoire d'un gars (Bill Murray) qui revoit quatre de ses ex (dont une qui l'haït encore beaucoup) après une vingtaine d'années. Moi, les films qui vous laissent deviner la fin, c'est comme une histoire sans punch. Pas capable.

Sombré: dans un ennui contagieux durant la projection de Me and you and Everyone we know de Miranda July, un film qui porte sur la solitude dans notre monde moderne. On y croise un père qui s'immole la main parce qu'il habite trop loin du pont Jacques-Cartier. Il rencontre une artiste contemporaine tellement concept qu'elle va plaire aux critiques d'art. D'ailleurs, comme pour l'art contemporain, il faut qu'on nous explique le film pour comprendre.

Aimé: le livre Anne Frank (Gallimard Jeunesse) de Josephine Poole et Angela Barrett. Jeune ado, le journal d'Anne Frank était mon livre favori. À 17 ans, la première chose que j'ai faite en débarquant à Amsterdam fut d'aller visiter sa maison. Dans cet album pour les plus jeunes, on raconte l'histoire de cette famille juive durant la Deuxième Guerre mondiale et comment on a récupéré le journal d'Anne Frank. Un livre qui nous montre jusqu'où la haine peut mener.

Reçu: Un cours en Miracles (Éditions du Roseau), un ouvrage à saveur catho ascendant zen qui parle abondamment du pardon sur un ton gourouïfiant: «Le monde réel s'atteint simplement par le pardon complet de l'ancien, le monde que tu vois sans pardon», peut-on lire dans ce livre (mal) traduit en dix langues et tiré à un million et demi d'exemplaires sur papier bible depuis 1975. Bible nouvelle-âgeuse, justement, on y traite du miracle à toutes les sauces. Je retiens que la peur lie le monde et que le pardon le rend libre (leçon 332).