Débat à Kaboul - Pourquoi ne pas légaliser l'opium afghan à des fins médicales?

Kaboul — Plusieurs experts spécialistes de la drogue présenteront aujourd'hui à Kaboul le résultat d'une étude visant à prouver que l'énorme production d'opium afghan pourrait être légalisée à des fins médicales et offrir un débouché aux paysans afghans, ce que contestent les Nations unies.

Le Conseil de Senlis, un club d'experts internationaux de la drogue, entend ainsi convaincre le gouvernement afghan et la communauté internationale de légaliser la production d'opium afghane, la première au monde, pour produire des substances antidouleur comme la morphine ou la codéine.

«Nous avons aujourd'hui l'occasion» de changer les choses, «ce qui ne sera plus possible d'ici un an ou deux», lorsque les cartels de la drogue se seront renforcés, a indiqué hier à Kaboul Emmanuel Reinert, directeur du Conseil de Senlis, basé à Paris.

La production d'opium a explosé depuis 2001 en Afghanistan, atteignant 4200 tonnes en 2004, bien que la lutte contre la drogue soit l'une des priorités affichées par la communauté internationale et le gouvernement afghan. Elle a timidement baissé en 2005 (-2,4 % en volume), selon une estimation publiée à la fin août par les Nations unies.

La production d'opium représente un tiers de l'activité économique du pays, et l'équivalent de 60 % de son produit national brut (PNB) légal.

Selon M. Reinert, la politique d'éradication de l'opium revendiquée par la communauté internationale en Afghanistan met en danger la sécurité du pays, car elle risque de «pousser les paysans dans les bras des talibans», soit «l'inverse de l'effet recherché».

«Or il y a une incroyable pénurie de morphine et codéine dans beaucoup de pays», qui pourrait être résolue par le développement d'une production élaborée à partir de l'opium afghan, a indiqué M. Reinert à l'AFP. Selon l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), six pays riches consomment 80 % de la production mondiale de morphine et codéine, alors que 80 % de la planète n'a accès qu'à 6 % de cette production.

«La demande mondiale en antidouleur est énorme, notamment pour le traitement du cancer et du sida. Des millions de personnes meurent de douleur en Amérique latine, en Afrique, en Russie ou en Chine parce qu'elles n'ont pas accès à ces produits, dont le marché est trop régulé», explique M. Reinert.

La proposition du Conseil de Senlis avait été repoussée en mars dernier par le ministre afghan de l'Intérieur, Ali Ahmad Jalali, qui avait estimé qu'on ne pouvait légaliser un commerce «qui finance le crime, le terrorisme et la formation de milices privées».

Selon M. Reinert, cependant, «les mentalités ont évolué» sur ce problème. Mais il lui faudra pour cela convaincre les pays donateurs de l'Afghanistan ainsi que l'agence des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), qui estime cette idée irréaliste, en raison notamment de la forte régulation actuelle du marché international des opiacées licites et du manque de moyens de contrôle actuellement en Afghanistan.