Architecture - La maison dans la nature

Pour la «villa des abouts», il aura fallu quatre ans avant de voir se profiler deux volumes antagonistes délicatement posés sur un sol encore sauvage. — Photo Alain Laforest
Photo: Pour la «villa des abouts», il aura fallu quatre ans avant de voir se profiler deux volumes antagonistes délicatement posés sur un sol encore sauvage. — Photo Alain Laforest

«La villa des abouts» est née au fil de discussions, d'échanges intenses et passionnants entre un architecte, Pierre Thibault, et ses clients, des collectionneurs d'art contemporain désireux de s'installer à la campagne. Situé dans la région des Bois-Francs, le projet semble flotter sur un terrain dont l'épais manteau de pins est délimité par le lit d'une petite rivière qui entoure la maison. C'est sur ce bout de terre à la dérive (les abouts), qu'elle apparaît, suspendue dans l'espace et dans le temps. Ce projet synthétise la rencontre de l'architecture traditionnelle québécoise et du modernisme, mais c'est aussi l'exemple d'une communion parfaite entre l'architecture et la nature.

Pierre Thibault revendique depuis des années la lenteur en tant que condition essentielle du processus de création, et cela lui a toujours porté fruit. Ses plus beaux projets sont le résultat d'une longue gestation arrivée à maturité lorsque les paysages, les habitants et l'architecte se sont suffisamment imprégnés les uns des autres pour donner naissance à un langage architectural unique dans lequel l'homme et la nature se comprennent et se complètent.

Pour la villa des abouts, il aura fallu quatre ans avant de voir se profiler deux volumes antagonistes délicatement posés sur un sol encore sauvage: le volume horizontal, tout en bois, qui abrite la chambre des maîtres, leur salle de bain, la cuisine et une salle de bain commune, et le volume vertical au langage beaucoup plus moderne, dans lequel se trouvent le séjour, la bibliothèque et la chambre des invités. Entre ces deux corps, aux architectures a priori si différentes, apparaît une tension physique des plus intéressante, un contraste culturel et formel qui rassemble sous un même toit le Québec traditionnel et le monde moderne...

Culture et environnement

Dans ce projet, Pierre Thibault interroge plus que jamais la limite imprécise entre nature et culture en offrant, à partir d'un même paysage, deux expériences spatiales totalement différentes: «La villa des abouts est située sur un bout de terre encaissé qui se termine par une rivière, un terrain où l'eau, les arbres centenaires et les immenses fougères constituent une source d'inspiration omniprésente avec laquelle j'ai beaucoup joué dans la composition des volumes. Il y a deux directions que j'ai voulu exprimer dans mes corps de bâtiment: une grande horizontalité qui reprend l'idée de l'axe de la rivière, le dynamisme de l'eau qui coule de part et d'autre de la maison, et une grande verticalité qui exprime les arbres de la forêt et l'épais manteau végétal qui coupe le terrain de toute civilisation», explique Pierre Thibault.

«Mon idée première a été de construire une structure en bois semblable à un radeau voguant sur les fougères, en ayant à l'esprit la volonté de venir toucher le moins possible l'écosystème existant», poursuit-il. Ainsi, le premier volume de 30 mètres de long, encerclé par une immense galerie en bois et couronné d'une toiture qui semble vouloir décoller, est une merveilleuse déviation du traditionnel chalet québécois. «En décalant la structure à l'intérieur, cela nous a permis d'avoir un mur-rideau extrêmement léger et détaché du volume, ce qui accentue l'effet de flottement et le cadrage panoramique sur le paysage», précise Pierre Thibault.

Accolé à cette architecture complètement perméable se dresse le volume vertical moderne et plus fermé, qui laisse entrevoir les pins sur toute leur hauteur en instaurant un dialogue moins contemplatif et plus intellectuel avec l'environnement.

Une galerie d'art contemporain en pleine nature

À l'intérieur de ce cube blanc, on découvre la bibliothèque et la chambre, entièrement décollées des parois et suspendues par le plafond à l'aide de tirants en acier dissimulés dans les surfaces du meuble-sculpture. Ce cube aérien et l'espace minimaliste tout autour jouent admirablement leur rôle de réceptacles d'oeuvres d'art contemporaines dans lesquels les fenêtres découpées dans le blanc apparaissent comme des tableaux ouverts sur la nature.

Dans cette section de la maison, le dialogue avec l'espace est nettement plus intime: «Les clients voulaient que cette partie du bâtiment soit comme une galerie d'art en pleine nature. Le dialogue entre les oeuvres d'artistes québécois contemporains et l'architecture moderne amène un questionnement plus complexe et plus profond avec l'environnement, mais aussi avec les racines québécoises», souligne l'architecte.

Le lien entre les deux corps de bâtiment se fait à l'aide de transparence et de perspectives qui permettent de faire circuler le regard et la lumière d'un bout à l'autre du projet, mais aussi du paysage. Avec la villa des abouts, Pierre Thibault se distingue en nous offrant un merveilleux exemple d'architecture québécoise moderne parfaitement intégrée dans la nature...

Collaboratrice du Devoir