Il vole avec les papillons

Photo: Agence Reuters

Y a-t-il rêve plus sublime que celui de voler, porté par le vent et le soleil? Pour le richissime Mexicain Francisco Gutierrez, fils d'un pionnier de l'aviation mexicaine et lui-même pilote de deltaplane et d'ultraléger, cet idéal était en partie réalisé. Jusqu'à ce qu'il soit foudroyé par la beauté des monarques, ces papillons orangés volant par nuées flamboyantes dans les montagnes mexicaines où ils hivernent, et qu'il fantasme de voler avec eux.

«Quand on fait la route de chez moi jusqu'à Mexico, on croise celle des papillons, raconte le pilote de 43 ans en entrevue au Devoir, à son arrivée à Montréal jeudi. C'est vraiment fascinant de voir des millions de monarques voler là-bas pendant l'hiver. C'est là que j'ai pensé à faire un vol avec eux.»

Vico — pour les intimes — vit à Valle de Bravo, tout près de l'un des deux sanctuaires de monarques que compte la région voisine de l'État du Michoacan, la principale destination des migrations de Mariposa monarca en provenance du Québec.

Il décollera lundi de Montréal à bord du Papalotzin (qui signifie «papillon» en nahualt, langue des Aztèques), un ultraléger de 180 kilos — plus le poids du pilote et de son passager — muni d'un moteur de 80 chevaux-vapeur, afin de suivre ce périple ailé annuel, d'autant plus fantastique que la route est longue — plus de 4000 km — et périlleuse pour ces frêles créatures. De fait, il s'agit de la plus longue migration de l'univers des insectes. «C'est comme courir jusqu'à la lune et en revenir, pour nous», dit-il poétiquement dans un anglais au charmant accent espagnol, qui semble décupler sa capacité d'émerveillement et sa sensibilité charismatiques.

Mais avant d'imaginer le bonheur de suivre leur nuées orangées, c'est leur sauvegarde qui l'a d'abord préoccupé. «Il n'y a pas si longtemps, les gens ne faisaient pas attention, ils tuaient des monarques en roulant très vite en voiture. L'agriculture et les coupes forestières, encore peu réglementées là-bas, contribuent aussi à détruire leur habitat, menaçant leur survie. Ici, c'est l'étalement des banlieues proprettes qui les menace, car l'asclépiade, leur plante hôte et nourricière, pousse sur les terrains incultes. L'espèce monarque est d'ailleurs protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril du gouvernement canadien.»

Caméraman de profession, producteur et réalisateur de documentaires à ses heures, pilote par passion et filiation, grand défenseur de la nature, Francisco Gutierrez joindra donc toutes ces qualités pour sensibiliser les gens à la migration des papillons noirs et orangés. Un réalisateur britannique l'accompagnera à bord du Papalotzin et une petite équipe les suivra au sol. Après Le Peuple migrateur et La Marche de l'empereur, on risque donc d'assister à l'incroyable odyssée du monarque puisqu'un documentaire verra éventuellement le jour si tout se passe bien.

Francisco Gutierrez prendra la route des papillons en s'arrêtant notamment comme eux à Pointe-Pelée (pointe sud du lac Érié), site reconnu où les monarques attendent les vents favorables pour traverser cette étendue d'eau immense. «On essaiera de s'envoler quand ils s'envolent et d'atterrir avec eux.» Ce qui ne sera pas chose facile au début puisque les papillons migrent d'abord de manière dispersée, la géographie de leur migration épousant la forme d'un entonnoir, leurs nuées se concentrant au-dessus du Texas. Vico volera tout de même au rythme des papillons, à plus ou moins 13 000 pieds d'altitude, parcourant entre 80 et 120 km par jour selon les conditions météorologiques, s'arrêtant au besoin pour compenser la différence de vitesse de croisière — 20 km/h pour les papillons et 80 km/h pour l'ultraléger. Le voyage durera deux mois.

«La génération principale [de monarques] est en train de naître en ce moment», souligne-t-il. «Le monarque a un cycle de vie assez complexe», renchérit Hélène Boileau, responsable des activités de loisir scientifique de l'Insectarium de Montréal, qui organise depuis dix ans à ce moment-ci de l'année l'étiquetage de papillons monarques qui sont ensuite relâchés. C'est d'ailleurs cet événement qui ouvrira le bal du documentaire. «Ceux qui ont éclos à cette période-ci de l'année vont voir leurs organes sexuels non développés. Ils ne se reproduisent pas. C'est induit par un gène qui leur rappelle qu'il fait trop froid et qu'il est temps de migrer.»

Ils volent jusqu'au Mexique où ils hivernent dans un demi-sommeil. À la fin de l'hiver, ils s'accouplent, les mâles meurent, et les femelles fécondée prennent la route du Canada, pondant leurs oeufs en route, près de la frontière américaine, puis elles meurent à leur tour. Leur vie aura duré sept mois, contrairement aux générations du printemps-été qui vivent en moyenne trois semaines, tout au plus deux mois dans des conditions maximales. Il faut donc quatre ou cinq générations de papillons pour parvenir au Québec. «Les populations d'automne vivent entre cinq et six mois à cause de l'hivernation, parce qu'ils ne s'accouplent pas, donc ils ne s'épuisent pas, explique Mme Boileau. C'est assez unique dans l'univers des insectes.»

Leur migration est chaque fois inédite, dictée par la pousse de l'asclépiade, plante hôte qui accueille les oeufs, dont les larves se nourrissent, et où s'opère la métamorphose de la chenille en papillon. La lumière, la température et d'autres facteurs liés aux pôles magnétiques contribuent à déclencher et à guider les migrations.

«Les monarques sont un peu un trait d'union entre les gens», note Mme Boileau. À petite échelle dans les écoles, où l'Insectarium distribue depuis dix ans des trousses afin que les jeunes élèvent leurs papillons. À grande échelle entre les Canadiens, les Américains et les Mexicains pour étudier l'espèce ou la protéger. «C'est un papillon sans frontières [d'où son choix comme symbole de l'ALENA], mais il a besoin de notre collaboration à tous parce qu'il est vulnérable.»

Parce qu'il n'a pas d'impact sur les cultures — sa disparition n'a donc pas d'incidence économique —, lui venir en aide est un acte totalement désintéressé. Le monarque inspire donc ce qu'il y a de meilleur en l'homme. Curieusement, il n'a jamais besoin de camouflage, ni à la phase de chenille, ni à celle d'imago, car sans qu'on sache pourquoi, il n'est guère victime de parasites ni de prédateurs. Cette créature sans antagoniste et sans finalité, ou plutôt qui est sa propre fin, rappelle étrangement les traits du divin...

D'ailleurs, la féerie entourant ce papillon au nom royal ne s'arrête pas là. «Au Mexique, les 1er et 2 novembre, on célèbre beaucoup la fête des Morts, rapporte Vico, parce que c'est la période de l'arrivée des papillons et les Aztèques pensaient qu'ils portaient les âmes de leurs ancêtres.» Et si en chacune de ces créatures ailées vivait une parcelle de l'esprit humain, tous âges et origines confondues, ou même du divin, tel un pur symbole de vie, d'amour et de beauté?