21 août 1942 - M. King et le travail des femmes

Le dernier discours de M. King atteste que le Premier Ministre n'a pas renoncé à l'idée qui lui paraît tellement tenir au coeur: jeter dans les services militaires, directs ou indirects, le maximum possible de femmes, même mariées.

M. King [...] ne serait-il pas capable de comprendre que la première chose qui importe au salut du pays, c'est la conservation et la multiplication de ses foyers, que tout le reste, par conséquent, est secondaire et que toute blessure infligée au foyer atteint dans ses oeuvres vives la nation elle-même ?

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M. King parlait l'autre soir des ravages que pourrait causer au foyer canadien le triomphe des Allemands et de leurs alliés. On voudrait tout de même s'entendre, essayer de voir les choses telles qu'elles sont.

Personne ne conteste que les côtes et même l'intérieur du Canada, comme les côtes et l'intérieur des Etats-Unis, soient accessibles, qu'ils puissent être l'objet de raids audacieux; mais le Premier Ministre croit-il que, même vainqueurs, les Allemands entreprendront d'établir en Amérique leur autorité politique, avec ou malgré la certitude de dresser contre eux, à tout jamais, toutes les Amériques?

Feuilletez les journaux, écoutez les discours de là-bas: vous n'y trouverez, de la part des pires adversaires de l'Axe, que des accusations de ce genre: les Allemands veulent organiser une fédération européenne dont ils seraient en réalité les maîtres; ils veulent mettre la main sur les richesses naturelles du Moyen-Orient, etc. Mais personne, même si on les croit capables et désireux de se créer en Amérique de puissantes intelligences, personne ne les accuse, avec quelque air de sérieux, de prétendre s'y tailler un empire territorial. [...]

Assimiler, comme l'a fait M. King, au cas de la Pologne, pays voisin de l'Allemagne, en querelle séculaire avec elle, celui du Canada, qui appartient à un autre monde, et qui, en dépit des progrès de l'aviation et de la navigation sous-marine, restera toujours séparé de l'Allemagne par un océan et de vastes espaces terrestres, c'est un peu - soyons polis! - forcer la note.

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A la lointaine hypothèse du sac des foyers canadiens par l'Allemagne, M. King oppose une réalité immédiate, indiscutable celle-là: la désorganisation des foyers canadiens par le travail féminin maximum aux usines et à l'armée.

Certes, nous n'ignorons pas qu'il est à peu près impossible de supprimer le travail de la femme dans l'usine de guerre; mais de là à organiser systématiquement la désertion des foyers, il y a tout de même une distance.

M. King peut, à l'occasion, être un émouvant orateur. Il sait écrire, composer un tableau, en faire saillir les traits principaux. On l'a pu constater une fois de plus l'autre soir. Que ne redevient-il pour un moment le sociologue d'autrefois!

Quel tableau il pourrait alors faire des conséquences de cette désertion des foyers, de ces enfants confiés à des mains étrangères, quand ils ne sont pas à peu près abandonnés, des mères et des futures mères atteintes dans leur santé physique - et morale trop souvent - et compromettant ainsi l'avenir?

Ce ne sont pas les chiffres qui lui manqueraient. Tous les observateurs crient déjà l'inquiétude que leur cause la hausse de la criminalité enfantine. Que sera-ce quand on aura jeté à l'usine plus de mères encore?

Nous ne faisons point à M. King l'injure de croire qu'il veuille autre chose que l'intérêt du Canada.

Mais alors qu'il regarde donc, avec ses yeux d'autrefois, - avec ses yeux d'observateur dressé aux bonnes méthodes, - ce qui se passe déjà! Qu'il songe aux conséquences probables - trop certaines plutôt - du régime qu'il propose!

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Le Premier Ministre n'est point un fanatique. Il sait fort bien qu'il n'est pas un corps plus désintéressé, plus détaché de toute passion partisane, plus soucieux de ne pas se mêler à d'inutiles querelles, plus respectueux aussi de l'autorité civile, que l'épiscopat catholique. Il sait qu'il n'en est pas qui puisse disposer de plus puissants moyens d'information, qui regarde les choses de plus haut.

Or, quelques semaines après qu'il eut prononcé ce discours du 24 mars où il énonçait les grandes lignes de son programme, M. King a pu lire, sous la signature de tous les évêques catholiques du Canada, ces paroles auxquelles leur sobriété voulue donne un accent de gravité particulièrement émouvant:

FAUT-IL AUSSI EXPRIMER L'INQUIETUDE QUE NOUS CAUSENT LES MESURES DESTINEES A ATTIRER LES FEMMES, ET LES MERES SURTOUT, HORS DU FOYER, POUR LES APPLIQUER AU TRAVAIL DE L'USINE OU A D'AUTRES OCCUPATIONS PEU SEANTES A LEUR SEXE ? SA SAINTETE LE PAPE PIE XII LE RAPPELAIT RECEMMENT, 'C'EST DANS LES LIENS DE LA FAMILLE QUE REPOSENT LA FORCE ET LA GLOIRE D'UNE NATION, UNE NATION NE PEUT SUBSISTER AVEC DES FAMILLES DISLOQUEES'. IL EST GRANDEMENT A CRAINDRE QUE LA DISLOCATION DE NOS FAMILLES NE DESAXE AUSSI TOUTE LA VIE SOCIALE DE NOTRE PAYS.

M. King est de taille pourtant à comprendre un pareil avertissement, et sa tragique portée.

Omer HEROUX