21 août 1942 - On craint que les pertes canadiennes n'aient été élevées, à Dieppe

Les nouvelles déjà venues au sujet de Dieppe font prévoir de longues listes de morts et de blessés, ainsi que de disparus. Tous les correspondants qui décrivent ce qui s'est passé sur le littoral dieppois et dans les environs ne manquent pas de signaler que le combat a été acharné, que les pertes ont été considérables et que si les soldats canadiens sont rentrés victorieux en Angleterre, plusieurs des leurs sont restés en terre française, ou s'en iront dans les camps de prisonniers allemands.

Il fallait s'attendre à cela. Un débarquement tel que celui de cette semaine sur la côte normande, et qui est une sorte de préliminaire à de grands essais d'invasion à venir, ne saurait prendre tout à fait par surprise l'adversaire, qui se prépare de son côté à repousser toute tentative de ce genre. M. Ralston, ministre de la Défense nationale du Canada, n'a pas manqué de préparer les esprits, chez nous, aux premières listes des pertes subies.

Déjà plusieurs familles ont été prévenues du sort de certains de leurs membres qui faisaient partie de l'expédition sur Dieppe. Elles sont assurées de la sympathie canadienne en bloc.

Londres n'a pas encore donné le nombre des forces groupées en vue de l'attaque sur Dieppe. Berlin, pour sa part, les place à un niveau élevé et tente de faire croire, tant en France qu'à l'extérieur, qu'il s'agit d'une invasion repoussée par les Allemands, alors qu'en fait l'état-major anglais avait prévenu les Français des régions occupées de ne point se mêler de l'affaire, car ce n'était qu'une expédition destinée à un coup de main et à des objectifs limités. Berlin prétend avoir fait autour de Dieppe et à Dieppe 2,095 prisonniers britanniques y compris les blessés, ne parle pas des morts, et avait commencé par parler de 1,500 en tout et partout.

De ces 2,095 prisonniers, 617 auraient reçu des blessures plus ou moins graves. D'autre part les dépêches de provenance anglaise parlent de plusieurs Allemands capturés et amenés en Angleterre, où il a fallu créer un camp pour eux dans une région où il n'y en avait pas encore. Il y aurait eu des officiers allemands pris par des Canadiens. D'après les apparences, le régiment de langue française des 'Fusiliers Mont-Royal', qui se lança dans la bagarre, a lui aussi subi de durs coups. Vichy raconte qu'il y aurait eu 3 ou 4 divisions anglaises au large de Dieppe, prêtes à descendre à terre, en vue de créer une tête de pont, s'il y avait eu moyen pour la division qui serait descendue la première à terre de s'y agripper solidement. Rien ne confirme cette information, répandue sans doute afin de faire croire en Europe continentale que Berlin a déjoué une tentative d'invasion imaginée depuis dix longs mois. Mais ce que l'on sait déjà, de sources britanniques, montre avec quels soins il faudra préparer la véritable invasion, si l'on veut éviter qu'elle tourne mal et en assurer le succès incontestable. Les premières troupes qui débarqueraient subiraient des pertes quasi inimaginables, à ce qu'on peut en juger par ce qui vient de se passer à Dieppe.

La censure canadienne commence de laisser passer des noms d'officiers perdus ou disparus: ainsi rien que le régiment écossais d''Essex' (de la ville de Windsor, Ontario) a perdu son officier commandant, le lieutenant-colonel Jasperson, deux majors et deux capitaines, soit cinq de ses officiers supérieurs, et ce n'est que le commencement de la liste, pour ce seul régiment. Ils sont tous les 5 portés disparus, avec la note laconique: 'on croit qu'ils ont été tués au feu'. On voudra penser qu'une partie des disparus auront été plutôt faits prisonniers que tués par l'ennemi, bien qu'on raconte dans une dépêche que plusieurs Canadiens pris par l'Allemand, dans les rues de Dieppe, ont été abattus sur-le-champ, en contravention des usages de la guerre entre pays civilisés. [...]

G. P.