La Chine en train (4) - Chez les riches Li

Jour de marché à Yiwu, un village devenu ville en sept ans.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jour de marché à Yiwu, un village devenu ville en sept ans.

Dans la verte campagne de l'Est, des paysans profitent à leur tour du décollage économique. Ainsi, le village «modèle» des Li, à quelques heures de Shanghai, capitale de la modernité. Dernier d'une série de quatre textes.

Dans l'express de nuit Wuhan-Shanghai, c'est l'heure sacrée du dîner, un moment qu'aucun Chinois suffisamment fortuné ne saurait laisser passer. Six heures et demie et ça festoie déjà sec, les tables croulent sous les bouteilles de bière, les plats s'accumulent: tofu épicé, boeuf aux oignons, porc aigre-doux, soupe aux oeufs, riz blanc.

Déjà, avant même d'arriver à Wuhan, la vision de paysans courbés dans les champs nous avait rappelé que la Chine des déserts, puis celle de la terre jaune du loess, à l'est du Gobi, était désormais loin derrière nous.

Maintenant, on s'enfonce dans la Chine de l'Est, la Chine verte et luisante sous les pluies de la mousson, celle qui a réussi et fut la première à se dégager de la gangue du marxisme-maoïsme.

Nous n'irons pas tout de suite à Shanghai, ayant choisi d'errer dans les campagnes du Zhejiang, une belle et riche province bénie, où la classe paysanne constitue un modèle de réussite par rapport au reste d'une Chine encore souvent plongée dans le tiers-monde.

Yiwu: on descend à l'aube dans ce village devenu ville en sept ans. Son succès commercial est le résultat de la fabrication en masse de xiao shangpin, des articles de petite taille, qui vont de la chaussette aux jouets, en passant par des sous-vêtements ou de la bijouterie de pacotille. Yiwu est l'un de ces endroits presque caricaturaux de l'évolution urbaine des régions de la côte pacifique.

Routes à deux voies du centre-ville, immeubles de verre et d'acier, grandes tours, hôtels de luxe, bar karaoké, embouteillages, tout respire la réussite de ceux qui veulent en mettre plein la vue.

Le taxi quitte la ville à une allure assez déraisonnable et file bientôt sur une route jouant à saute-colline vers de plus hautes montagnes. Des paysans coiffés d'un large chapeau de paille sont à l'ouvrage sur le miroir de rizières tout en terrasses et damiers. Le maïs est déjà haut et les pentes s'ornent parfois des massifs du thé longjing, ce «puits du dragon» qui est l'un des plus délicats — et des plus chers — du pays et dont le Zhejiang s'enorgueillit.

Le chauffeur a branché la radio sur une émission de rap chinois, remplacée bien vite par le tube de l'été: une chanson à la verve poétique qui fait actuellement débat chez les internautes et dont le refrain proclame: «Je t'aime comme les souris aiment le riz.» Il y en a qui n'aiment pas, d'où le débat sur Internet, mais d'autres, paraît-il, s'arrachent le CD.

Visiter un riche village

Nous avions envie de visiter un village riche. Nos informateurs nous ont dirigés vers celui de Guantou, situé au-delà d'autres montagnes. À l'arrivée, nous allons réaliser que le village est plus que riche: c'est un modèle. Pas un «village potemkine» car personne n'est prévenu de notre arrivée, mais un hameau en pleine modernisation qui a reçu en 2004 le prix de «village exemplaire», avant de se faire décerner cette année le prix de «village de charme».

À l'entrée de Guantou, tout près d'une vaste pièce d'eau où se mire l'éclair blanc d'un temple taoïste, un panneau annonce les grandes lignes de la réussite en énonçant les degrés divers d'achèvement des projets en cours. On apprend ainsi que la transformation des égouts a été effectuée à 40 %, que la reforestation a été réalisée à 30 %, etc. On n'épargne pas au visiteur les statistiques du planning familial, le même panneau indiquant noir sur blanc le nombre de femmes autorisées à avoir un deuxième enfant — la Chine est sous le régime de l'enfant unique —, le nombre de Chinoises suivant un traitement contre la stérilité, le nombre d'avortements...

M. Li, la cinquantaine, chapeau de paille et bermuda, est membre du comité du village et il est très fier de son bourg. Il explique que les maisons anciennes vont être transformées en hôtels de charme, après avoir été vidées de leurs habitants, lesquels, après compensation, seront relogés dans de beaux HLM construits à la périphérie de Guantou.

«Nous allons faire de cet endroit un haut lieu du tourisme régional», claironne-t-il en désignant la superbe vallée que domine le village. «Notre réussite s'explique par l'excellence de la politique des cadres du parti», commente M. Li, qui est cadre du parti. Puis, il nous emmène vers ce qui représente pour lui l'un de ses principaux motifs de fierté: le nouvel immeuble des cadres du parti, un bâtiment carré avec toilettes à tous les étages et aux salles de réunions et bureaux étincelants de propreté. «Il est rare, vous savez, que l'on en trouve un aussi beau ailleurs, un siège du comité villageois!», commente-t-il en se rengorgeant.

À la sortie de Guantou, un groupe de maisons au style vaguement gréco-romain, avec forces colonnades, tranche sur le reste des bâtisses HLM. L'une des plus belles est celle d'un autre M. Li — en fait, tout le monde s'appelle Li dans ce village abritant, comme il est de coutume, les représentants d'un clan élargi. Et cet autre M. Li est le chef du village.

À côté, un troisième M. Li invite l'honorable visiteur venu de France à visiter son humble demeure. M. Li est tellement heureux d'ouvrir sa porte à l'étranger qu'il en bondit de joie, qu'il en tournoie sur lui-même en désignant la télé à écran plat, son intérieur impeccable avec ses meubles en cuir et sa cuisine richement aménagée. «Je ne suis qu'un paysan, mais mon fils a réussi à Canton», explique-t-il en souriant, comme pour justifier l'opulence. Et tous les messieurs Li rient.

La Chine des campagnes

Au soir tombé, nous arrivons à Xingyuan, un bourg situé à une trentaine de kilomètres de là, dans la plaine. Ici, la réussite est moins flamboyante et le décor plus contrasté. Le long des rues s'élèvent de hauts bâtiments neufs et sans grâce; plus à l'intérieur, dans le dédale de vieilles ruelles, on retrouve la Chine des campagnes, ses fermettes de pisé, ses maisons en bois, ses temples cachés. De vieilles paysannes s'avancent, ployées sous un fardeau de paille, binette en main. Des hommes venus des champs sautillent sous le poids des plateaux de lourds balanciers.

La jeune femme nous emmène chez une amie qui prend le frais sur le pas de sa porte. La dame est une ancienne institutrice, son mari, aujourd'hui à la retraite, travaillait à l'hôpital. Des voisins sont venus écouter la conversation, bol de riz en main, coulant un regard d'infinie curiosité pour l'étranger, si rare dans ce coin ignoré des touristes. «Maintenant, on vit mieux, raconte la dame en versant dans de grands verres l'eau bouillante sur des feuilles de thé. Je me souviens, j'avais des amis, il y a des années, eh bien, quand ils se sont mariés, ils n'avaient même pas de lit! Ils devaient dormir dans leur ferme sur un tas de tuiles recouvert d'une simple natte. Oui, les temps ont bien changé pour nous tous...»

À la nuit tombée, promenade digestive dans Xingyuan et les villages avoisinants, le tout formant presque une agglomération continue. Parfois, on devine un atelier où les paysans arrondissent leurs fins de mois en fabriquant de petits objets, surtout des serre-tête pour cheveux, des rubans pour femmes. Sur les murs, des slogans invitant les futures mères à ne pas se débarrasser de leurs foetus au cas où elles attendraient des bébés de sexe féminin rappellent le vieil ostracisme chinois à l'égard des filles.

Un train pour Shanghai

Le lendemain, retour à Yiwu, où nous grimpons dans n'importe quel train pour Shanghai, à cinq heures plus à l'est. On débarque, interdit, sur le parvis de la gare de la mégalopole de 13 millions d'habitants dans une atmosphère étouffante, une chaleur d'étuve sous un ciel chargé de plomb.

Une heure plus tard, depuis les fenêtres d'un vieil hôtel situé près de la rivière Huangpu, nous regardons longuement un violent orage s'abattre sur la ville.

Shanghai. Que dire de plus et surtout qu'y faire, désorienté au terme de ce long voyage ouest-est de 5000 km à travers la Chine? On se promène rue de Nankin en jouant des coudes dans une foule qui vous colle à la peau. On ira dîner à «18 on the Bund», un restaurant français qui donne sur la plus célèbre artère de la ville, ce Bund où s'alignent, le long de la rivière, d'orgueilleux immeubles datant du temps des concessions étrangères.

Là, dominant la nouvelle ville de Pudong, de l'autre côté du fleuve, on jettera un regard éperdu sur ce déraisonnable et suffocant paysage de gratte-ciel illuminés d'où s'élance une tour de télévision des plus kitsch. On aurait aimé s'asseoir le long de la fenêtre pour regarder passer les ferries et les cargos qui s'avancent sur le fleuve en jouant de leurs sirènes. Mais une jeune femme nous informera en un français parfait que, «désolée», la table a été réservé plusieurs semaines à l'avance.

On grimpera au dernier étage pour gagner tard le soir le Bar rouge (en français dans le texte), dernier endroit branché des «expats» de Shanghai. Parfois, le barman répand de l'essence sur le comptoir et le fait flamber pour rire, en jonglant avec son shaker à cocktail. Il y a peu de Chinois, à part de riches artistes, des hommes et femmes d'affaires, plus quelques prostituées esseulées qui font de la retape.

Le reste d'un public sirotant des margaritas est décidément occidental, une brochette de jeunes sans états d'âme, impatients de se tailler des niches dans la capitale économique du plus important des régimes autoritaires de la planète.

Fin de l'épisode et du voyage dans ce monstre urbain à l'indéniable beauté, en perpétuel état d'inachèvement, dont le narcissisme affiché lui permet de clamer sa réussite d'aujourd'hui, tout en sachant si bien faire vibrer la corde de la nostalgie et jouer de son image de vieille coquette.