Mégaprocès pour meurtre - Les avocats des Hells éprouvent la patience du juge Réjean Paul

Le torchon brûle entre le juge Réjean Paul et les 12 avocats de présumés membres des Hells Angels accusés de meurtre. Ils ont étiré hier la sélection du jury au maximum, un peu trop même aux yeux du juge, qui a qualifié leur attitude comme étant «d'un ridicule consommé» avant de reporter l'exercice à la semaine prochaine. Bilan d'une lente journée de mascarade.

Ils se sont concertés à 12 pour retarder au maximum la sélection des jurés, en multipliant les conciliabules avec leurs clients comme le permet la loi. Ils n'ont mis que deux heures avant d'épuiser la patience du juge Réjean Paul, qui a coupé court «à cette ridicule parade» et ordonné la reprise des travaux lundi prochain, dans les nouvelles salles aménagées sur le terrain de la prison de Bordeaux.

Était-ce la stratégie poursuivie par la défense? Toujours est-il que les avocats de la défense ont accueilli par un sourire de satisfaction ce transfert de la sélection du Palais de justice du Vieux-Montréal au Centre de services judiciaires Gouin.

En appliquant à la lettre la Loi sur la sélection des jurés, ils ont réussi à faire dérailler l'exercice, du moins pour la journée d'hier. La loi permet à chaque avocat de consulter son client avant de prendre la décision de récuser ou non un candidat potentiel. À 12 avocats et 13 accusés, les discussions feutrées se sont révélées interminables. «Pire qu'une conférence fédérale-provinciale», a ironisé le juge Paul dans l'une de ses nombreuses manifestations d'impatience.

La configuration des lieux et le prétendu miracle technologique ont également contribué à ces ratés. Tout le personnel de la cour, y compris les candidats jurés, se trouvaient dans le Vieux-Montréal tandis que les accusés étaient enfermés dans un box vitré sur le boulevard Gouin. Le lien en vidéoconférence a permis aux deux groupes de se voir et de s'entendre... sauf quand les avocats de la défense ont tenté de communiquer avec leurs clients dans une cabine insonorisée. La ligne s'est rompue à deux reprises au moins, l'avocat ressortant du cubicule à la vitesse de l'escargot pour annoncer la mauvaise nouvelle, après s'y être dirigé en traînant les pieds.

À peine 14 entrevues

Conséquence de ce barrage systématique? À peine 14 candidats ont fait l'objet d'une entrevue en deux heures d'audiences. «Ma patience à la raison fait place. C'est d'un ridicule consommé pour tout le monde qui voit ça», a explosé le juge Réjean Paul quand l'un des avocats, Gilles Doré, a suggéré de réunir le personnel de la cour et les accusés dans une même salle du Palais de justice de Montréal.

En règle générale, les avocats de la défense se fient à leur instinct, leur expérience ou leur jugement (c'est selon) pour récuser ou non un candidat, sans demander la permission à leurs clients à tout bout de champ. Et dans les procès impliquant plusieurs accusés, un avocat prend généralement le leadership pour ses collègues.

Le juge Paul a exhorté la défense à revenir à cette bonne vieille méthode hier bien que l'entêtement de cette dernière soit demeuré dans les limites de la loi. «Vous avez eu des paroles désobligeantes à l'égard des officiers de justice que nous sommes, a rétorqué Léo-René Maranda, un vieux routier du droit criminel. Je suis étonné de venir au Palais de justice de Montréal pour la sélection du jury quand le procès a lieu ailleurs. Ce que je fais ici, j'ai l'intention de le poursuivre en mon âme et conscience.»

Excédé par cet «étrange cortège» et désireux d'accélérer la sélection, le juge Paul a ordonné que les prochains candidats soient convoqués sur le boulevard Gouin dès lundi prochain. Exit, la vidéoconférence. «Fiez vous sur moi, ça va rouler», a sifflé M. Paul en guise de conclusion.

Dans cette journée consacrée à l'éloge de la lenteur, une réalité a failli échapper à l'attention de la presse. Les candidats ne se bousculent pas au portillon pour présider à ce mégaprocès, trois personnes sur quatre ayant demandé et obtenu une exemption. Mais dix des 14 candidats interviewés semblaient déterminés à mettre de côté leurs idées préconçues pour juger de la cause au mérite. Ces citoyens volontaires ont tous été récusés par la défense. Chacune des partie peut récuser un maximum de 260 candidats. Le ministère public a d'ailleurs convoqué quelque 6000 candidats jurés pour ce procès. Ils seront tous appelés par numéro pour des raisons de sécurité, sur ordonnance du juge Paul. Me Doré a tenté d'obtenir plus d'information sur les jurés, ce qui lui a été refusé. Il a voulu par la suite interdire la diffusion de sa manifestation de curiosité intéressée, ce qui lui a encore été refusé.