La Chine en train (3) - Mesdames les imams

Chez les Hui, les imams sont aussi des femmes, qui prêchent dans des mosquées réservées au beau sexe. Rencontre au Henan avec ces libres-musulmanes tentées par le renouveau islamique. Troisième d'une série de quatre: le correspondant du Monde poursuit son périple.

Le Henan est la province la plus pauvre et la plus peuplée de Chine: 100 millions d'habitants, surtout des paysans, dont beaucoup restent les oubliés de l'explosion économique de la côte Pacifique. Mais, comme ailleurs, le chef-lieu provincial offre au visiteur fraîchement débarqué les signes extérieurs d'une modernité souvent artificielle: la banlieue de Zhengzhou est hérissée de tours d'immeubles hideuses, la plupart vides ou encore en construction.

Voilà pour la vitrine du développement. L'étape de Zhengzhou n'a pas pour objectif de gloser sur l'esthétique disgracieuse de l'urbanisme local, elle consiste à aller à la rencontre des musulmans qui forment ici une importante minorité.

Notre périple commence dans une rue calme, un peu excentrée, où se trouvent les deux principales mosquées de la ville. On entre ici dans un autre univers, celui des Hui, l'une des communautés principales de l'islam chinois. Le style des mosquées n'a pas échappé à l'influence architecturale locale, et les lieux de prière des disciples du Prophète ont des allures de pagodes avec leurs toits recourbés; seuls les versets du Coran visibles à l'entrée témoignent que l'on n'entre pas dans un temple d'Asie orientale. Dans la rue, on croise des femmes voilées du hidjab traditionnel et des hommes coiffés de la calotte blanche.

Les Hui forment une minorité d'une dizaine de millions de personnes réparties dans plusieurs provinces. Surtout au Henan, où ils sont environ 900 000, au Gansu (une région du Nord-Ouest), mais aussi dans la province que le pouvoir pékinois leur a taillée sur mesure: la «région autonome Hui» du Ningxia, au nord d'ici, où leur nombre se chiffre à 1,5 million.

Les Hui ne formeraient qu'une communauté sunnite parmi d'autres, seulement un peu exotique par rapport à l'univers de l'islam moyen-oriental, s'ils n'avaient perpétré une tradition quasi inédite pour des musulmans: l'institution de mosquées féminines (nüsi) et le statut d'imams pour les représentantes du beau sexe. Une tradition relativement récente puisque les premières nüsi remonteraient seulement au XIXe siècle, durant le règne de la dynastie des Qing. Avant la révolution et la prise de pouvoir par les communistes, on en comptait très exactement 32 dans tout le pays et, selon des statistiques datant de 1997, il y en aurait 29 aujourd'hui. Érigées ou reconstruites après la douloureuse parenthèse de la révolution culturelle et le début d'une démaoïsation qui a sanctionné le retour du religieux.

La mosquée pour femmes de Zhengzhou, construite en 1912, est plus qu'un territoire du sacré, c'est aussi un lieu de vie où des dizaines de Chinoises, la plupart assez âgées, se retrouvent dans une atmosphère conviviale. Ces dames ne pratiquent cependant pas l'ostracisme anti-mâle: les hommes, qui disposent, tout à côté, de leur propre mosquée, ne sont pas interdits de séjour ici, sauf durant le moment des cinq prières quotidiennes. On nous introduit auprès des deux responsables, entourées d'une trentaine de fidèles devisant avec animation. L'une, c'est Mme Du, une ancêtre de 80 ans qui occupe les fonctions d'ahrom (imam). L'autre, c'est Mme Dan, chargée de l'administration.

Mme Du, dont le visage est ceint d'un voile noir lui entourant les épaules, est naturellement courbée par le grand âge, mais reste vive et diserte. «Depuis ma prime jeunesse, explique-t-elle, je me suis consacrée à l'étude du Coran. À 9 ans, j'étudiais déjà dans une madrasa [école coranique], et mes parents ne se sont jamais opposés à ce que je devienne ahrom.» Mme Du se souvient des désordres de la révolution culturelle, quand les gardes rouges «brûlèrent les livres», même si, concède-t-elle, «certains ont tout de même protégé les mosquées».

À côté d'elle, une chercheuse hui en sciences sociales, Shui Jingjun, offre une explication du pourquoi de l'instauration d'espaces privés pour les femmes. Selon elle, «il est assez embarrassant pour les hommes d'enseigner le Coran et il a donc fallu mettre sur pied des écoles réservées à la gent féminine. D'autant qu'ici, dans la plaine centrale, le sentiment religieux était plutôt faible; alors, pour le développer, l'idée est née d'encourager la religion chez les jeunes filles».

Elle ajoute: «Il faut bien avoir à l'esprit que nous, les musulmans chinois, ne sommes qu'une goutte d'eau dans l'océan des Han [l'ethnie principale de Chine]. L'apparition de mosquées pour femmes doit donc être comprise comme un autre facteur de survie, réflexe naturel de la part d'une minorité...» Mmes Dan et Du sourient, espiègles: «Dites-vous bien que les femmes sont mieux organisées que les hommes, et cela vaut aussi pour les mosquées!»

À ce stade s'imposait une visite dans un endroit où les Hui ne seraient plus la «goutte d'eau» dans le grand océan chinois: nous avons décidé d'aller à Sanpo, village situé à deux heures de route de Zhengzhou et qui présente la particularité d'être essentiellement hui dans cette vaste plaine irriguée par le fleuve Jaune, le Huang He. Quatre milliers d'habitants, tous musulmans, coexistent dans ce petit bourg embaumé par la tenace odeur des tanneries de mouton — celles-ci constituant la lucrative et essentielle activité économique.

Les relations entre Hui et Han ne sont pas toujours évidentes et les musulmans ont beau jouir depuis 1953 du statut de minorité (il y en a 56 en tout en Chine), ils font parfois l'objet de railleries ou de mépris de la part de la majorité. L'automne dernier, un accident de la circulation dégénéra non loin d'ici, concernant plusieurs milliers de paysans des deux communautés. Officiellement, la bataille rangée en rase campagne fit sept morts et 42 blessés...

Les habitants de Sanpo ne connaissent pas ce genre de mésaventure puisque les Hui sont ici entre eux, se consacrant à leurs activités de tanneurs. Ils se flattent même d'exporter leurs peaux en Australie. Le luxe de plusieurs maisons de commerçants est la preuve d'une certaine opulence.

Maryam Dongping a 38 ans. C'est une femme charmante au visage avenant sous son hidjab, qui constitue la seule sévérité vestimentaire de cet ahrom en veste de laine verte et pantalon ajusté. Diplômée d'une école coranique en 1990, elle est arrivée ici il y a huit ans avec son mari, lui aussi imam. Elle enseigne également le Coran en arabe et en persan dans une école située à côté du bureau de la mosquée où elle nous reçoit. Maryam tient un discours assez surprenant pour l'étranger de passage, une façon assez paradoxale, singulière, de parler des femmes et de l'islam en général. D'abord, elle estime qu'en Chine «on encourage l'égalité entre les hommes et les femmes; c'est pourquoi les musulmanes ne sont pas discriminées ici comme elles peuvent l'être ailleurs. Oui, en tant que femme, je me sens l'égale des hommes», maintient-elle.

«L'idéologie nationale, poursuit-elle, l'emporte sur la doctrine de l'islam. Nous vivons dans un pays communiste, mais nous sommes libres de pratiquer notre religion. Personne ne force plus personne à renoncer à ses croyances. Pour nous, il est important de vivre en paix avec le système. La République populaire de Chine ne nous oblige pas à être communistes et nous laisse libres de croire en Dieu. Pas plus que le communisme chinois ne nous force à devenir esclaves de l'athéisme!»

Maryam se lance ensuite dans un autre discours, sinon plus radical, en tout cas plus en résonance avec le retour à la tradition qui agite l'islam contemporain. «C'est vrai qu'en Chine les jeunes vont de moins en moins à la mosquée; les plus fervents sont des gens qui ont atteint la quarantaine. Mais les jeunes qui y vont comprennent mieux l'islam. Avant, on était Hui parce que nos parents l'étaient. Aujourd'hui, les gens comprennent mieux ce que cela signifie sur le plan religieux.» Elle en veut pour preuve l'augmentation du nombre d'étudiants qui partent à l'étranger, en terre d'islam, pour étudier les saintes écritures.

Demain: chez les Li de Shanghai