Sur le chemin de l'intégration - De l'américanité à l'« amérilatinité »

Loin de former un tout homogène, les trois Amériques, avec une population de près de 890 millions d'habitants dispersés du Nord au Sud, présentent des différences marquées sur les plans géographique, socioéconomique et socioculturel. Pour autant, les peuples qui les composent n'échappent pas au puissant courant de la mondialisation et tendent vers des intégrations continentales.

Frédéric Lesemann, professeur à l'Institut national de la recherche scientifique — INRS-Urbanisation, culture et société — et coordonnateur du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les Amériques (GIRA), s'est penché sur cette problématique de l'intégration continentale. Il situe le GIRA dans cette réflexion: «Il se veut un réseau de réseaux. C'est un forum de discussion, c'est une sorte de plateforme d'échanges, de projets divers, de recherches conjointes et comparatives, de circulation d'étudiants, de profs, de fonctionnaires de différents ministères. Ces gens sont placés en réseau entre eux de manière interdisciplinaire et interinstitutionnelle.»

Le Québec des Amériques

Au point de départ, le GIRA s'était donné pour mandat de faire le point sur l'appartenance continentale du Québec. Le concept de l'«américanité» a émergé comme un prolongement des réflexions qui sont nées dans les années 1980 autour de cette américanité du Québec. «C'est l'affirmation que le Québec appartient au continent nord-américain, qu'il en fait intégralement partie, qu'il participe vraiment à une culture qu'on peut appeler rapidement, entre guillemets, du Nouveau Monde.» Lesemann apporte toutefois une précision: «En même temps, il faut bien voir que ma compréhension du débat sur l'américanité au Québec est née d'une volonté de se distancier des élites, par rapport à une survalorisation de l'appartenance à la métropole ou à la France.»

Arrivé au Québec en 1968, il se remémore cette époque: «Je dirais que c'était le réveil de la culture du peuple, à commencer par Tremblay, les chansonniers, etc., qui affirmaient la légitimité d'un langage différent de celui de Radio-Canada à ce moment. Face à une élite qui, jusqu'à la Révolution tranquille, avait affirmé la différence du Québec en insistant sur son lien avec la métropole, je pense que l'américanisation du Québec, c'était d'abord de prendre acte d'une composante sociologique fondamentale, à savoir que l'immense majorité de la population avait des comportements, des adhésions, des aspirations en fonction d'une appartenance vraiment continentale américaine, au sens large du terme et non restrictif aux seuls États-Unis. On essaie d'introduire dans le langage, quand on parle de tout cela, une distinction entre Américains et Étasuniens.»

Les élites québécoises ont de tout temps craint, non sans bonnes raisons, une certaine forme d'américanisation: «Celles-ci ont toujours détesté le processus appréhendé d'une intégration aux mauvaises valeurs et habitudes induites par la représentation d'une culture étasunienne populaire qu'on appelle l'américanisation ou que d'autres nomment, schématiquement, la "macdonalisation" de la culture, des comportements, des choix, des valeurs, etc.» Selon cette approche, se pose cette question: «Comment articuler l'affirmation d'une appartenance au continent nord-américain sans pour autant que cela équivaille à une dépendance à l'égard du processus dit d'américanisation, c'est-à-dire de la pénétration des valeurs produites par les États-Unis au plan de la culture, des comportements de consommation, etc.?»

L'intégration venue du Sud

Pareil questionnement pourrait-il trouver réponse, en partie, dans un rapprochement avec des pays des autres Amériques? «Il y a là, pour être clair, une dimension très hypothétique et assez volontariste d'essayer de dire que tel est peut-être le cas aujourd'hui, à cause des phénomènes de "continentalisation", à l'image même de celui global de la mondialisation, qui ont été entérinés politiquement par la création de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et par les discussions sur la création d'une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), laquelle est au point mort parce que Bush n'en veut pas.»

Simultanément, le Marché commun du Cône sud (Mercosur) s'est activé l'an dernier. De nouvelles alliances se sont tissées entre des pays comme le Chili, le Brésil, l'Argentine et le Venezuela: «Ça dépasse largement le volet d'intégration économique et ces tentatives de rapprochement incluent des échanges culturels et des projets politiques de front commun par rapport à l'impérialisme américain. Il faut toujours voir que tout le continent nord, centre, sud, est totalement drainé par une tentative de devenir autonome, ou de mettre sous contrôle, ne serait-ce que de façon minimale, la puissance étasunienne. Ça ne se dit pas beaucoup et pas très explicitement, mais c'est évidemment le socle qui sous-tend l'ensemble des initiatives politiques, depuis des décennies j'imagine.»

Du Québec au Sud

Un pareil mouvement politique et certaines réalités québécoises conduisent Frédéric Lesemann à l'invention du jeu de mots «amérilatinité» par rapport à «américanité». Il fournit les raisons du rapprochement entre le Québec et les nations situées plus au sud: «Les expériences vécues au sein du GIRA le prouvent: les contacts existent, ils sont nombreux. Il y a les phénomènes de migration: les Latinos-Américains montent vers le Nord, ils traversent les États-Unis pour se rendre jusqu'au Canada et parfois jusqu'au Québec. Il y a aussi tous les exilés politiques des années 1970 qui sont venus ici. À l'inverse, il existe le courant démographique des vacanciers du Nord qui se dirigent vers le Sud.»

D'autres facteurs entrent en ligne de compte pour favoriser l'intégration: «Il y a une pénétration culturelle dans le sens, en premier, des apprentissages linguistiques. Au plan politique, vous avez énormément d'échanges internes gouvernementaux. Les fameuses missions économiques sont apparues, bien qu'elles soient quelque peu affaiblies sous le gouvernement Charest. C'était très actif sous le PQ et il y en a eu vers le Pérou, le Brésil, l'Argentine, le Mexique, etc.» De telles initiatives se sont soldées par la création d'entreprises québécoises de diverses tailles dans plusieurs de ces pays.

De ses expériences au Québec et de ses voyages en Amérique latine, il a beaucoup appris: «Chaque fois que je vais là-bas, je découvre des nouvelles formes d'activité. Bref, je pense qu'il y a au moins matière à poser l'hypothèse qu'il existe des flux d'échanges, bien sûr économiques mais aussi culturels, de savoir-faire politiques, sociaux et syndicaux. La circulation Nord-Sud est très dense. Le constat que je fais à travers le GIRA, un haut lieu de communication, c'est que le Québec est connu, qu'il l'est beaucoup plus que je l'imaginais il y a dix ans, quand j'ai commencé à circuler vers l'Amérique latine.»

Il s'étonne de ce niveau de connaissance: «Il n'existe pas le moindre soupçon d'impérialisme envers les Québécois qui se rendent là-bas. Le mode de gestion, les relations entre le gouvernement et la société civile, les objectifs démocratiques, la promotion des droits, de ceux des femmes en particulier, tout cela, ce sont des éléments de la société québécoise qui sont parfaitement connus.» Il est plus facile de communiquer entre Latins: «Non pas d'abord parce que les langues ont des structures comparables, mais à cause des mentalités qui sont façonnées par celles-ci. C'est profondément culturel.»

Il envisage par conséquent une voie d'intégration pour l'avenir: «Je me dis que ce serait intéressant de réfléchir sur l'appartenance du Québec à un monde américain, au sens continental du terme, mais avec cette nuance qu'il s'agirait d'un monde américain latin, qui est très largement majoritaire par rapport à l'Amérique anglo-saxonne.»

Collaborateur du Devoir

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