Les déménagements font la pluie et le beau temps

C’était à Rosemont hier, avant le déluge instantané qui s’est abattu sur Montréal. On estime que près de 200 000 Québécois ont célébré la «fête du déménagement». Le taux de logements disponibles a augmenté de 1,1 à 1,5 % à Montréa
Photo: Jacques Nadeau C’était à Rosemont hier, avant le déluge instantané qui s’est abattu sur Montréal. On estime que près de 200 000 Québécois ont célébré la «fête du déménagement». Le taux de logements disponibles a augmenté de 1,1 à 1,5 % à Montréa

La valse des déménagements a fait suer près de 200 000 Québécois, dont près de 70 000 Montréalais, hier. Et la pénurie de logements s'est encore fait sentir, à peine moins aiguë que l'an dernier.

Le jour du déménagement est toujours une bonne journée pour René, un retraité de 74 ans qui passe ses temps libres à extraire le filage de cuivre des vieux appareils électroménagers laissés à l'abandon.

«J'ramasse de la "coppe". J'man-que pas d'ouvrage aujourd'hui», explique René en s'affairant à couper le filage de cuivre d'une vieille laveuse à linge laissée sur la chaussée angle Holt et 1re avenue, à Rosemont. Une entreprise de recyclage lui donne 1,15 $ pour chaque livre de fil une fois qu'il l'a extrait de sa gaine. C'est près d'une centaine de livres qu'il vend ainsi chaque année. «Y en a qui passent leur retraite assis à rien faire dans leur salon. Moi, j'suis pas fait de même. C'est mon désennui.»

Pendant que l'homme à la tête blanche terminait de décortiquer les entrailles de la laveuse, sa femme venait quérir un verre d'eau sur le perron d'à côté. Le nouveau propriétaire des lieux, Frank, s'est empressé de lui servir du jus. Travailleur de la construction, Frank Cercé a pris possession hier matin de l'immeuble qu'il a acheté en novembre, une ancienne maison de chambres qu'il entend rénover pour s'y loger en octobre avec sa conjointe et ses trois enfants. D'ici là, la famille habitera le hangar, dans la cour.

La «fête du déménagement» a été plutôt pénible pour le nouveau propriétaire, qui a dû «sortir» physiquement quelques-uns des six chambreurs et leurs meubles puisqu'ils n'avaient pas pu trouver à se reloger malgré un avis envoyé il y a plus de six mois. «Il faut les aider un peu. Ils sont bien gentils, ils finissent par sortir, mais il faut leur demander souvent», a affirmé M. Cercé avec ironie.

Assis sur les marches du balcon d'en haut, Serge revient d'une petite marche à la cabine téléphonique, où il a parlé à un ami qui a accepté de l'héberger. «Je ne resterai pas là longtemps, mon chum a trois enfants.» Il n'a pas trouvé de logis qui convienne à son budget. «Fais tes calculs: je reçois un chèque de 560 $ par mois de BS. Ici, je payais 350 $ pour le loyer — et c'est pas cher — et 88 $ d'Hydro. Il me reste 122 $. Avec ça, il faut que je mange. J'ai des mauvaises habitudes, je bois de la bière, j'ai un chat à nourrir. Les mois sont longs, mais je me débrouille, il y a toujours le travail au noir. Du 1er au 15, je mange à la maison et, pour la deuxième partie du mois, je vais à la Maison du Père, à Old Brewery, etc.», explique l'homme de 50 ans.

Pour entrer dans un HLM, il s'est inscrit sur les listes d'attente, qui comptent déjà environ 20 000 noms. «J'en ai pour dix ans à attendre», lance-t-il à l'épouse du chercheur de cuivre avec qui il discute. Il avoue cependant ne pas avoir pris la peine de faire les démarches auprès de la Ville pour obtenir un supplément au loyer d'urgence, qui lui permettrait de ne pas consacrer plus de 25 % de son revenu pour se loger. «Je vais faire ça dans les prochaines semaines.»

Mesures d'urgence

Si Serge n'a pas encore demandé l'aide de la Ville, des centaines de Montréalais, eux, l'ont fait. En date d'hier matin, la Ville avait accordé 540 suppléments au loyer d'urgence à des ménages qui se retrouvaient à la rue, donc plus que les 411 qui lui étaient attribués par Québec à l'origine. Cela a permis à environ la moitié d'entre eux de dénicher un appartement, mais 272 ménages étaient toujours à la recherche d'un toit hier. Une douzaine de ménages étaient hébergés au YMCA hier soir. Au total, la ligne d'urgence 868-GÎTE a reçu 2356 appels, soit à peine une vingtaine de moins que l'an dernier.

Si le taux de logements disponibles a augmenté de 1,1 à 1,5 % à Montréal cette année, les logements plus abordables (moins de 600 $ par mois) se font encore très rares: dans cette catégorie, le taux d'inoccupation demeure en effet à 1 %. Voilà qui explique, selon le responsable de l'habitation à la Ville de Montréal, Cosmo Maciocia, le fait que le nombre de demandes d'aide n'ait pas diminué de façon significative cette année.

«C'est plus ou moins la même situation que l'année dernière. Tout est sous contrôle», a-t-il assuré hier.

Le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) ne partage pas son «optimisme». Le groupe craint que le nombre de suppléments au loyer s'avère insuffisant puisque Québec en a prévu seulement 800, comparativement à 1200 l'an dernier. «Rendu au 15 juillet, il risque d'en manquer. Et c'est la clé pour se trouver un appartement. [...]. Ce n'est pas plus acceptable d'être sans logis le 1er juillet ou le 1er août», a fait valoir le porte-parole du FRAPRU, François Saillant, soulignant que l'an dernier, Québec avait demandé aux villes de cesser d'accorder ces subventions au début d'août.

À la Ville, on dit avoir l'assurance de Québec que d'autres unités pourraient éventuellement être débloquées. Même son de cloche de la part de la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau: «L'évaluation que la Société d'habitation du Québec a faite nous laisse croire qu'avec un peu plus de 800 [suppléments], on pourrait répondre à la demande. Mais c'est évident qu'on est souples. On est confrontés à des cas humanitaires et on ne laissera tomber personne», a-t-elle garanti hier.

Mme Normandeau a noté que le nombre de demandes d'aide a diminué de 6 % dans l'ensemble du Québec comparativement à l'an dernier. On compte également 11 % moins de ménages qui ont dû être hébergés d'urgence par les municipalités.

Par ailleurs, la ministre a assuré qu'elle fera preuve de souplesse l'an prochain afin que la Ville de Montréal puisse encore avoir accès à une aide au relogement, même si les projections prévoient que le taux d'inoccupation des logements devrait passer à 2 %, alors que Québec considère que seules les villes affichant un taux inférieur à 1,5 % connaissent une pénurie. «Même si Montréal arrivait avec un taux d'inoccupation de 2 %, on sait très bien qu'il va encore y avoir des besoins qui vont s'exprimer. [...] On n'applique pas le programme de façon stricte, ce serait irresponsable. Il y aura toujours des familles qui auront besoin d'aide», a déclaré la ministre Normandeau au Devoir.

Elle a aussi rappelé qu'il y a quelques jours, son gouvernement a devancé la construction de 4200 logements sociaux. Une bonne nouvelle, selon la Ville de Montréal, qui espère se faire attribuer au moins 40 % de ces unités et qui plaide auprès des deux ordres de gouvernement afin qu'ils débloquent des sommes supplémentaires pour le logement social.