Un cocktail de molécules

Les traitements de demain trouvent souvent leurs sources du côté du pays de l'oncle Sam. Là-bas, la dernière tendance pour traiter le trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est de combiner différentes molécules. C'est ainsi que de nombreux petits Américains prennent désormais leur Ritalin en cocktail avec un neuroleptique, un antihypertenseur ou un antidépresseur pour dompter leur impulsivité, leur anxiété ou leur agressivité persistantes.

Ici, la très grande majorité des enfants ne prennent qu'un seul médicament, généralement du Ritalin ou un autre stimulant. Les très rares jeunes qui se sont vu prescrire deux médicaments ou plus sont ceux qui ont aussi d'importants problèmes de comportement ou de santé. «Quand on n'arrive plus à maîtriser leur agressivité, quand ils sont violents ou font de l'insomnie, on va prescrire du Risperdal, de la Clonidine ou un antidépresseur», explique la directrice de la clinique TDAH du CHU Sainte-Justine, la Dre Stacey Ageranioti-Bélanger.

Une toute nouvelle clientèle fait toutefois grimper les statistiques des enfants multimédicamentés au Québec. En effet, les premiers grands prématurés ont grandi et les médecins qui les suivent remarquent que ces enfants sont souvent aux prises avec un TDAH en plus de devoir vivre avec des séquelles neurologiques et des handicaps importants qui ont résulté de leur naissance assistée. Conséquence, ces enfants sont des abonnés aux cocktails médicamenteux.

Mais en matière de mélange de molécules, ce sont les centres jeunesse qui remportent la palme au Québec. Là-bas, la mouvance américaine a manifestement trouvé un terreau fertile. Pas moins de 44 % des enfants ayant une prescription de psychotropes reçoivent une concoction impliquant de deux à quatre types de molécule, note le psychologue Denis Lafortune dans une étude dévoilée l'année dernière.

Le Dr Yves Lambert est médecin de famille au Centre jeunesse de la Montérégie. Là-bas, le TDAH est son pain quotidien. «Les enfants qui prennent plus qu'une molécule sont nombreux dans les centres jeunesse, mais il faut se rappeler que, sans cela, ils n'ont aucune qualité de vie.» Selon le Dr Lambert, la médication est nécessaire dès qu'un handicap apparaît et que les échecs s'accumulent.

«Je suis désolé, mais quand t'es pas capable d'avoir de chums, pas capable d'aller à l'école, ce n'est pas une vie. Est-ce kasher de les médicamenter ainsi? Peut-être pas. On doit être critique face à ce qu'on fait. Mais il faut être réaliste. L'enfant qui a un trouble pareil est rejeté assez vite. Il n'est pas bon, il s'enfarge partout, il blesse les gens sans s'en rendre compte. Il a une facilité à se mettre dans le trouble, ce qui le marginalise rapidement», raconte le Dr Lambert.

Mis à l'écart, cet enfant va souvent être récupéré par des marginaux, qui vont utiliser son impulsivité à ses dépens, poursuit le médecin. «Ils vont lui faire faire à peu près n'importe quelle niaiserie. Ça commence avec de petites choses, sauter en bas de la côte avec sa planche à roulettes, pour finir par voler un char. Ce jeune se retrouve ensuite en centre jeunesse; c'est un engrenage qui va éventuellement le mener à Bordeaux si on ne fait rien.»

Dans son étude sur les psychotropes dans les centres jeunesse, Denis Lafortune note que la médication a bel et bien sa place auprès de ces clientèles «multipoquées», comme celles des centres jeunesse. Selon lui, le problème est ailleurs, dans la façon dont on y prescrit ces mêmes médicaments.

Ailleurs qu'en Montérégie, les centres jeunesse n'ont en effet pas de médecins ou de psychologues attitrés. Résultat: dans 85 % des cas, les interventions sont des opérations d'urgence réalisées sans que les différents intervenants aient même l'occasion de se rencontrer. «On éteint des feux par téléphones interposés», déplore Denis Lafortune.

Cela a pour principale conséquence que les intervenants sur le terrain développent un rapport très ambigu avec la médication, a observé M. Lafortune. «Avec la médication ou un diagnostic psychiatrique, plusieurs intervenants en viennent à douter de la pertinence de leur intervention et à douter de ce qu'ils peuvent apporter à ces enfants. Ils cessent toute intervention éducative ou de soutien social, qui, pourtant, fonctionnent très bien en complément.»