Héroïne gratuite, rue Prince-Arthur

Les participants aux essais cliniques recevront de l’héroïne pharmaceutique, beaucoup moins coûteuse que celle qu’on se peut procurer dans la rue.
Photo: Jacques Nadeau Les participants aux essais cliniques recevront de l’héroïne pharmaceutique, beaucoup moins coûteuse que celle qu’on se peut procurer dans la rue.

D'ici à quelques semaines, les héroïnomanes montréalais qui ne répondent pas aux traitements traditionnels pourront obtenir de l'héroïne sur ordonnance pour brider leur dépendance. Mais attention, tous devront montrer patte blanche et accepter de prendre part aux essais cliniques qui s'échelonneront pendant deux ans dans la petite clinique qui ouvrira prochainement ses portes rue Prince-Arthur, à l'angle de Saint-Urbain.

Pour le moment, les 5000 héroïnomanes montréalais n'ont que deux options lorsqu'ils veulent reprendre leur vie en main. Ou bien ils se tournent vers des programmes orientés sur l'abstinence — qui ont un bon taux de succès, mais bien peu d'élus — ou ils bien essaient la méthadone, le seul traitement de substitution offert au Québec.

Le hic, c'est que la plupart répondent mal aux deux méthodes ce qui fait qu'aujourd'hui seuls 2000 sont sous traitement. «Il y a des gens qui ont des effets secondaires, des allergies, des contre-indications et, pour ceux-là, on ne peut tout simplement rien faire en ce moment», admet la Dre Suzanne Brissette qui s'occupera du volet recherche du projet.

L'expérience montréalaise s'inscrit dans un projet plus vaste baptisé NAOMI, pour North American Opiate Medication Initiative. Son but est de mesurer scientifiquement l'impact d'une prescription régulière d'héroïne pharmaceutique sur la rétention au traitement. Seuls les usagers chroniques de longue date qui auront échoué à deux reprises à un traitement à la méthadone seront admis.

Déjà en branle à Vancouver et bientôt à Toronto, la section montréalaise de NAOMI sera sous la responsabilité du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) et du Centre de recherche et d'aide pour narcomanes (CRAN). À terme, pas moins de 470 sujets devraient y prendre part, dont 160 à Montréal.

Ces 160 personnes seront divisées en deux groupes: un premier sous méthadone, le second sous héroïne pharmaceutique, un produit de synthèse qui coûte cent fois moins cher que l'héroïne de rue. «Les gens vont avoir les mêmes effets, explique la Dre Brissette. La différence, c'est que les éléments actifs dans l'héroïne de rue sont contaminés par plusieurs autres particules.»

Il n'existe qu'une recette pour favoriser la réinsertion sociale des narcomanes. Il faut sortir ces gens du cercle vicieux qui les force à voler, à prostituer ou à s'endetter pour avoir leur dose. Ainsi, des doses gratuites seront offertes trois fois par jour à heures fixes, sept jours sur sept, 365 jours sur 365.

Le responsable du volet clinique à Montréal, le Dr Pierre Lauzon, espère que cette petite révolution sera bien accueillie par les Montréalais. «Il a fallu du temps pour que la méthadone soit acceptée, et nous craignons que ce ne soit la même chose avec l'héroïne pharmaceutique. [...] Mais il faut que cela se fasse avec une grande ouverture, car si le traitement est aussi stigmatisé que la maladie, la réinsertion sera tout aussi difficile.»

En effet, il ne s'agit pas d'un simple service d'héroïne gratuite, loin de là, prévient la Dre Brissette. «Souvent, ces gens-là n'ont recours qu'aux soins d'urgence, la médecine de base leur semble hors de portée. Il est pourtant important d'aborder toutes ces variables avec eux. Ici, on va tout offrir, du "pap test" au service de psychothérapie.»

À chaque visite, l'équipe médicale en place veillera à ce que la condition physique des participants leur permette de recevoir la médication sans danger. Un imposant système de sécurité a d'ailleurs été mis en place afin que seules les personnes autorisées puissent avoir accès à la clinique. Les participants seront fichés et devront se présenter à la caméra pour attester de leur identité. Ceux-ci resteront au moins une demi-heure à la clinique, le temps que l'injection agisse.

En Suisse, en Allemagne et au Pays-Bas où cette formule a été testée, les résultats notés sont probants. Non seulement cette initiative a permis de diminuer la consommation de cocaïne et d'héroïne des participants tout en améliorant leur santé physique, mais on a aussi noté une nette diminution de la criminalité dans leur communauté.

Les changements sont parfois si grands que les chercheurs ont même dû revoir leur mode de fonctionnement. «À Vancouver, les intervenants se sont demandé s'il n'était pas préférable de prendre des photos tous les mois tellement les gens changent physiquement avec le traitement», raconte la Dre Brissette, qui espère qu'il en ira de même à Montréal.

Les participants du groupe sous méthadone recevront pour leur part leur médication par l'intermédiaire du réseau de pharmacies communautaires. Ils seront toutefois appelés à se présenter chaque mois à la clinique pour y rencontrer l'équipe médicale et les intervenants.

L'intervention se déroulera sur une période d'un an qui sera suivie d'une période transitoire de trois mois afin d'orienter les participants vers le meilleur traitement disponible, une fois leur participation terminée. Ces gens seront ensuite suivis pendant deux ans afin de recueillir les données qui permettront de mesurer l'impact des deux types d'interventions.

Le projet NAOMI à Montréal compte sur l'appui d'un comité de conseillers techniques formé de personnes d'horizons divers dont la Gendarmerie royale du Canada, la Sûreté du Québec, le Service de police de la Ville de Montréal, plusieurs groupes communautaires et des élus t.

Ce sont les Instituts de recherche en santé du Canada qui fourniront les 8,1 millions de dollars nécessaires pour mener à bien les trois projets.