Pepsi fait son entrée au primaire

Non contente d'alimenter les enfants du Québec avec des boissons gazeuses, des croustilles et des céréales en tout genre, la multinationale d'origine américaine PepsiCo, propriétaire d'une boisson populaire à base de sucre du même nom, veut maintenant les faire bouger... dans les écoles.

Le géant de l'alimentation commence en effet à faire subtilement son entrée dans plusieurs établissements scolaires de la province avec un programme d'éducation à la nutrition et à l'activité physique, a appris Le Devoir. Ce projet vise à combattre l'obésité galopante chez les jeunes tout en mettant en évidence, indirectement, les nombreux aliments transformés du géant de l'alimentation.

Baptisé «L'équilibre avant tout!», le programme se résume à une trousse envoyée gratuitement dans des écoles et contenant le nécessaire pour encadrer des cours d'activité physique chez les élèves de la première à la sixième année. Il s'accompagne d'exercices et de discussions sur le thème de la nutrition.

À ce jour, près de 250 établissements scolaires au pays y ont été exposés, selon l'Association canadienne pour la santé, l'éducation physique, le loisir et la danse (ACSEPLD) qui assure sa diffusion. Le programme, connu au Canada anglais sous le non «Balance First», s'inspire d'un programme équivalent implanté aux États-Unis sous le nom de «America on the move» (Amérique en mouvement). La traduction française vient à peine d'être terminée pour permettre à ce programme de faire son entrée dans les écoles du Québec.

En harmonie avec la dernière réforme de l'éducation en vigueur ici, ce nécessaire pour apprendre à vivre en mouvement et en santé exploite le concept diététique «d'équilibre énergétique» qui insiste sur «l'équilibre [à rechercher] entre l'énergie [aussi appelée calories] qui provient des aliments et des boissons consommés et l'énergie que le corps dépense pour son métabolisme, sa croissance et ses activités», peut-on lire. À l'heure où l'obésité préoccupe de plus en plus, ce principe est généralement mis en avant par les fabricants d'aliments montrés du doigt en raison de leur valeur nutritive douteuse — croustilles et boissons gazeuses en font partie — afin d'expliquer l'embonpoint par la sédentarité plutôt que par l'offre de tels produits alimentaires sur le marché.

La multinationale PepsiCo, qui possède dans son catalogue alimentaire autant des boissons gazeuses que des croustilles, des boissons énergétiques ou des barres tendres au chocolat, adhère à cette logique qui participe à la construction du programme «L'équilibre avant tout!». Par l'entremise de sa fondation, la Fondation Pepsi, le géant de la nourriture industrielle parraine cette valise pour enseignants en éducation physique, en finançant l'ACSEPLD «dans la production et la distribution du programme "L'équilibre avant tout" aux écoles élémentaires canadiennes», peut-on lire en introduction.

«Cet argent vient des employés de Pepsi, résume Angèle Beausoleil, responsable de ce programme à l'ACSEPLD. Il a été amassé lors de 19 marche-o-thons organisés en septembre dernier partout au Canada. Cette fondation nous a sollicités pour financer ce programme d'activité physique. Nous avons accepté.»

Initiative privée des employés de la multinationale afin de faire la promotion de saines habitudes de vie, l'ensemble de la documentation et du matériel envoyé dans les écoles n'adopte aucunement le logo de PepsiCo ni de ses nombreuses marques, Lay's, Quaker, Gatorade, Aquafina.... Tout au plus, l'image d'un enfant dévorant une pizza vient-elle trancher, sur les affiches promotionnelles, avec l'esprit santé qui essaye de s'en dégager. Rappelons que, en vertu de la Loi sur la protection du consommateur, la publicité destinée aux enfants de moins de 13 ans est interdite et que la présence de tels logos sur du matériel éducatif conçu pour cette clientèle devient alors illégale dans les écoles primaires.

«Bien choisir, bien vivre»

Le loup se cache toutefois dans la bergerie. En introduction, l'ACSEPLD invite en effet les enseignants à découvrir en profondeur le concept de l'équilibre énergétique sur un site Internet: www.bienchoisir.ca. Ce coin du cyberespace présente une nouvelle certification baptisée «bien choisir, bien vivre» qui commence à apparaître sur un ensemble d'aliments transformés censés représenter de meilleurs choix pour la santé. Tous ces produits possèdent aussi un autre point commun: ils évoluent sous le giron de la multinationale... PepsiCo.

Gatorade Bleu-cool, boissons aux fruits Tropicana, croustilles Lay's cuites au four, Barre Chewy aux brisures de chocolat... cette vitrine en ligne y présente près d'une centaine de produits dits «santé» avec moult conseils pour les intégrer à un style de vie actif. Même si le guide de l'enseignant ne le précise pas, ces aliments manufacturés risquent certainement d'illustrer les discussions avec les élèves quand le temps viendra de parler des choix à faire pour équilibrer son apport d'énergie. Dans la lutte contre l'obésité toutefois, notons que les professionnels de la santé préconisent plutôt un retour à des aliments de moins en moins transformés.

«C'est ce qui arrive quand l'État se désintéresse de l'activité physique dans les écoles, commente Mario Sévigny, président de la Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec. Les besoins de matériel éducatif sont là; si le ministère n'y répond pas, des entreprises privées sont assez intelligentes pour en profiter et le faire à sa place.»

Même s'il juge dans l'ensemble le contenu de ce programme pédagogique «tout à fait adapté au contexte québécois», M. Sévigny déplore toutefois que l'environnement scolaire soit désormais devenu un «dépotoir pour des entreprises privées en mal de consommateurs», résume-t-il. «Ce n'est pas le pire programme qu'il m'ait été donné de voir. Mais je pense qu'en tant que société il y a des questions à se poser.»

Fortement demandé au Québec en raison de sa gratuité, prévoit-il, le nécessaire d'enseignement «L'équilibre avant tout» «vient combler un vide dans plusieurs écoles, dit Angèle Beauséjour de l'ACSEPLD. Là où il n'y a pas de profs d'éducation physique et où cette activité est remise entre les mains d'un prof de math ou de langue, par exemple, les directions sont contentes d'obtenir une telle trousse» offrant sept leçons clef en main pour faire bouger la couenne des 6 à 12 ans tout en leur parlant des bienfaits de l'équilibre.

Au Québec, la présence d'entreprises commerciales au sein d'établissements scolaires est sévèrement encadrée. La Loi sur l'instruction publique remet toutefois entre les mains du conseil d'établissement l'évaluation des projets éducatifs en partenariat public-privé, comme le veut la formule consacrée. En 2000, dans un document intitulé Publicité et contributions financières à l'école, le ministère de l'Éducation du Québec (MEQ) incitait toutefois à la prudence et en appelait à des jugements éclairés devant des programmes en apparence anodins qui peuvent ouvrir par la suite à des discussions de nature commerciale devant des assemblées captives.