Une affaire de coeur, de culture et d'estime de soi

Donner aux mendiants dans la rue constitue un choix personnel et on ne devrait pas se sentir coupable lorsqu'on s'abstient de faire l'aumône. «On ne peut pas donner tout le temps et on ne peut pas donner à tout le monde», résume Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d'aide pour les personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

«On n'est pas responsable individuellement de la situation des autres, mais on est responsable collectivement des gouvernements qu'on a. C'est pourquoi je pense qu'il faut se poser des questions sur les choix politiques qu'on fait, car ils ont toujours une incidence sur les conditions de vie des gens», explique M. Gaudreau.

À cet égard, il estime encourageant de constater à quel point les Québécois sont préoccupés par la lutte à la pauvreté. Selon un récent sondage réalisé par la chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke, une majorité de Québécois seraient favorables à une hausse de la taxe de vente si les revenus supplémentaires que celle-ci génère étaient investis dans la santé, l'éducation et la lutte à la pauvreté. «Certains vont dire qu'ils paient déjà des impôts et ils n'ont pas nécessairement tort», ajoute-t-il. Mais à ceux qui sont trop prompts à la culpabilité, M. Gaudreau recommande de demeurer courtois et de faire savoir au mendiant qu'il leur est impossible de donner cette journée-là.

Pour Chris, il ne fait pas de doute que les Montréalais sont plus généreux que les Torontois ou que les citoyens d'Ottawa. Lorsque Le Devoir l'a croisé dans la rue Sainte-Catherine cette semaine, le jeune homme de 24 ans disait chercher à récolter suffisamment d'argent pour retourner à Ottawa, sa ville natale: «Ça devrait prendre une journée, peut-être deux.»

Mais les élans de compassion varient selon la sensibilité de celui qui est sollicité et selon la façon dont les mendiants abordent les passants. «Il y en a que l'on trouve plus sympathiques que d'autres, qui ont de plus belles faces, qui se présentent mieux, qui ont développé un mode de rapport avec les gens et qui sont plus habiles. Mais je ne suis pas sûr qu'on est juste», croit Gilles Rondeau, professeur à l'École de travail social de l'Université de Montréal. L'humeur du moment joue aussi un grand rôle. «Ce n'est pas toujours logique. À un moment donné, je vais me dire que ça suffit, que j'en ai assez fait, qu'il ne fait pas beau, que je viens d'avoir des mauvaises nouvelles et que tout le monde peut aller chez le diable», ajoute M. Rondeau.

Plusieurs mendiants rencontrés par Le Devoir disent que, de façon générale, les hommes sont aussi généreux que les femmes. L'un d'eux précise toutefois que les femmes font la charité plus souvent, alors que les hommes ont tendance à donner des sommes un peu plus élevées.

Donner, c'est aussi une affaire de coeur, de culture, de principes religieux et d'estime de soi, soutient Nicole Côté, psychologue. Les moins susceptibles de donner sont ceux qui croient, souvent à tort, être les seuls responsables de leur bonne étoile. «Il y a beaucoup de prétention dans le fait d'attribuer sa réussite personnelle à sa propre initiative et à son propre travail, dit-elle. Une réussite dépend de beaucoup de facteurs. Si Pierre Péladeau n'avait pas eu la signature de sa mère pour emprunter 1500 $ pour acheter son premier hebdo, ç'aurait probablement fait toute une différence. [...] Certains attribuent leur succès à leur seule volonté. Alors, ils exigent ça des autres aussi.»

Et parmi eux, il y en a qui, en langage de psychologue, n'ont jamais franchi «l'étape du donner», un cap que traversent les enfants vers l'âge de deux ans après avoir, pendant les premiers mois de leur vie, reçu des soins attentionnés de leurs parents.

Mais on ne soupçonne pas la détresse de beaucoup de jeunes de la rue et, selon elle, on ne se trompe pas en se montrant généreux envers les mendiants: «Même si on a l'impression qu'ils vont gaspiller cet argent ou engourdir leur souffrance dans la boisson ou dans la drogue, ça donne quand même un certain espoir à ces gens en leur démontrant que le monde n'est pas si mauvais que ça.»