Faut-il dire non aux quêteux?

Photo: Jacques Nadeau

Prostré dans son fauteuil roulant, Albert fixe le sol. Sous un soleil de plomb, il attend que, parmi la foule des passants qui défilent sur le trottoir de la rue Sainte-Catherine, une âme compatissante lui donne quelques pièces. Ils sont des centaines à Montréal à répéter chaque jour ce même rituel de la main tendue, les uns avec une apparente résignation, les autres avec un entrain presque forcé. Devrait-on faire l'aumône aux quêteux, de plus en plus nombreux à Montréal, ou, au contraire, cesser d'entretenir cette pratique qui, selon certains, n'a rien pour encourager les mendiants à reprendre leur vie en main?

Une jeune femme s'arrête devant Albert et lui tend un sandwich. L'homme accepte ce don inattendu et s'empresse de le manger. Puis, l'attente reprend car Albert ne sollicite pas les passants. «Les gens n'aiment pas ça se faire achaler pour de l'argent», explique-t-il.

Depuis plus d'un an, l'homme de 57 ans, qui a perdu l'usage de ses jambes, se poste chaque après-midi, vers 14h, sur le trottoir de la rue Sainte-Catherine, à l'angle de la rue Aylmer. Il y restera jusqu'à 23h, quand ses colocataires viendront le chercher, et ce, du lundi au samedi. Il dit récolter entre 40 et 100 $ par jour, un revenu net d'impôt qui s'ajoute à ses prestations d'aide sociale et lui servira à payer son loyer et ses comptes de téléphone et d'électricité.

Plus loin, un autre homme tend son gobelet. Son regard est confus et une vague odeur d'alcool flotte autour de lui. Les quelques pièces qu'il récolte lui serviront-elles à se procurer à manger ou à se payer une rasade d'alcool? Muré dans son silence, il garde pour lui le récit des misères qu'il a connues. «Je ne veux pas faire de leçons à personne, mais, personnellement, je ne pense pas que ça les aide, qu'on leur donne de l'argent, soutient la directrice de l'Accueil Bonneau, soeur Nicole Fournier. Souvent, il y en a pour qui ça signifie plus de consommation [d'alcool]. À mes yeux, c'est comme un suicide à petit feu parce qu'ils s'habituent à consommer beaucoup et, à ce régime, leur santé peut se dégrader vite.»

Mais ce ne sont pas tous les mendiants qui consomment de l'alcool, reconnaît-elle, et certains feront valoir qu'ils n'ont pas d'autres revenus que le fruit de leur quête. N'empêche, dit-elle, on ne devrait pas, dans la mesure du possible, entretenir l'itinérance et encourager les gens à dormir dehors. «Il faut prendre des moyens positifs pour aider les gens à se trouver un logement et à s'y maintenir. Pour nous, le dépannage alimentaire en est un. C'est parfois décrié par ceux qui disent qu'on maintient une dépendance, mais on ne peut pas décider à la place des personnes», explique-t-elle.

Toni Cochand, directrice générale de l'organisme Dans la rue, qui vient en aide aux jeunes itinérants, abonde dans ce sens, mais elle reconnaît que le dilemme est difficile à trancher. «C'est sûr qu'en tant qu'organisation, on ne recommande pas de donner de l'argent à nos jeunes qui quêtent dans la rue ou même aux plus vieux», dit-elle. Les jeunes à Montréal n'ont pas besoin de mendier, selon elle, car les organismes communautaires montréalais qui s'adressent à cette clientèle disposent de ressources suffisantes pour les aider, qu'il s'agisse de nourriture, de vêtements ou de soins médicaux, en plus d'offrir un toit à ceux qui en ont besoin. Mais à l'opposé, mieux vaut qu'un jeune quête de l'argent ou opte pour le squeegee plutôt qu'il vole ou se prostitue pour obtenir de l'argent, croit-elle. «Personnellement, je ne donne jamais d'argent. Je dis aux gens: "Si tu veux vraiment faire quelque chose, si ça te fait de la peine quand tu passes devant quelqu'un, donne-lui un coupon qui sera échangé contre de la nourriture, pas pour de la drogue ou de l'alcool".»

Un phénomène en progression

La mendicité a plusieurs visages. Hommes et femmes, vieux et moins vieux, n'affichent pas tous le même degré de misère. Posté à l'entrée de la pharmacie Jean-Coutu, en face du métro Mont-Royal, James fait office de portier et gratifie d'un joyeux bonjour chacun des clients qui entrent dans le commerce. Il a opté pour ce mode de vie il y a plus d'un an, mais il espère éventuellement s'inscrire à des cours afin de retourner sur le marché du travail. «Des fois, c'est plaisant de faire ça, mais d'autres fois, c'est très pénible, les gens t'ignorent.» Il affirme que le taux horaire varie entre cinq et dix dollars à cet endroit fort convoité de l'avenue du Mont-Royal.

Gilles Rondeau, professeur à l'École de service social de l'Université de Montréal, estime qu'il faut s'abstenir de juger ceux qui quêtent. «Je crois qu'on se doit de donner quelque chose. Habituellement, les gens qui se retrouvent là sont des personnes qui ont vécu beaucoup d'expériences négatives; ce sont des personnes qui ont été perdantes à presque tous les niveaux, fait-il valoir. Je pense que la plupart des gens n'ont pas choisi d'être là. Ils sont plutôt des victimes et je n'aimerais pas changer de place avec eux.»

«Quand je donne, j'essaie de ne pas trop penser à l'usage qu'ils vont faire de cet argent parce qu'à ce moment-là, ce serait comme classer les pauvres méritants et les non-méritants, et je n'ai pas de données valables pour faire de la discrimination», explique-t-il.

Au Réseau d'aide pour les personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), on remarque une croissance du phénomène de la mendicité tant au centre-ville que dans les quartiers résidentiels comme le Plateau-Mont-Royal ou Hochelaga-Maisonneuve. Les raisons ne sont pas difficiles à cerner, signale Pierre Gaudreau, coordonnateur du RAPSIM. Un coup d'oeil au montant des prestations d'aide sociale, soit 533 $ par mois, suffit pour comprendre que, pour beaucoup de bénéficiaires, joindre les deux bouts relève de l'exploit. Comme le projet de loi 57 sur la réforme de l'aide sociale déposé par le gouvernement de Jean Charest ne propose pas d'indexation, le recours à la mendicité ne fera que continuer à progresser. Et la pénurie de logements sociaux n'a rien pour améliorer le sort des moins bien nantis.

À ceux qui reprochent aux quêteux d'avoir opté pour la facilité faute de vouloir se prendre en main, M. Gaudreau rétorque que les montants que la majorité d'entre eux récoltent ne sont pas toujours aussi élevés que la rumeur publique le laisse croire. «C'est très variable. Il y a de la mythologie là-dedans. C'est de l'argent qui est durement gagné. Se tenir debout dehors, au soleil, au froid, à l'humidité, ce n'est pas facile.»

Une étude menée en 2001 par une équipe de l'hôpital St. Michael's auprès des mendiants du centre-ville de Toronto avait d'ailleurs révélé que la plupart des 54 mendiants interrogés gagnaient environ huit dollars l'heure et que ces revenus ne suffisaient pas à les sortir de la pauvreté. Les chercheurs avaient également constaté qu'une grande part de l'argent récolté était consacrée à l'achat de nourriture et non à la drogue ou à l'alcool.
3 commentaires
  • Claude Pacla - Inscrit 4 juin 2005 07 h 38

    Félicitations pour cet article

    La mendiance est un problème social dont on ne s'est pas soucié assez, un peu par paresse, un peu par political correctness. Il est temps que notre société prenne conscience que plusieurs de ces "mendiants" font des revenus supérieurs au salaire minimum, et que trois quarts de ces personnes pourraient très bien avoir un emploi de plongeur dans un resto, ou revenir à l'école afin de pouvoir ensuite assumer un travail utile.

  • Francois Munyabagisha - Inscrit 4 juin 2005 13 h 32

    ce ne sont pas des quêteux, plutôts des messagers

    D'abord, permettez-moi de me révolter contre l'usage que je trouve teinté d'un soupçon de mépris pour ces personnes, du mot "quêteux" ou encore de l'expression assez courante "ces gens là". Je préfère celui de mendiants, ou euphémisme obligeant, l'expression de « demandeurs de dons ». Le phénomène est plus large que ce qu'on voit, et il est la manifestation de la face occulte de notre système socio-économique. Des mendiants sont des messagers qui nous rendent compte des maux invisibles qui rongent à petites doses notre société aux apparences paradisiaques.

    Un jour, il y a 2 ans, c'est un prêtre qui me conseille de ne plus donner aux mendiants, car, dit-il, il y a le système d'assurance sociale qui les couvre sans exclusion. Mais voici que l'argument tombe face à l'insignifiance de l'aide sociale, eu égard le coût réel de la vie et les besoins des personnes que créent les bombardements publicitaires et les rayonnements de notre modèle de société. Il y a des mendiants, parce qu'il y a la pauvreté. Et la pauvreté dérange, parce qu'elle émerge au milieu des artères de la belle vie, celle dont nous rêvons ou que nous vivons parce que nous sommes riches, relativement riches.

    Les mendiants, ou les demandeurs de dons, ne sont pas uniquement dans le métro, ou sur le trottoir. Ils ne sont pas seulement ceux dont on parle, ceux que l'on étudie. Il y a dans notre société, hélas, plus de mendicité. Derrière la caisse au Super C, des jeunes en t-shirts colorés et un adulte qui les cordonne aident à emballer les denrées et recueillent des sous pour un projet de voyage étude. A quelques pas de là dans un centre d'achat, la grande porte s'ouvre sur une petite table posée au milieu du couloir. Sur cette table, des barres de chocolat et quelques prospectus en lettres d'imprimerie.

    À côté, une personne appelle des dons, expliquant sommairement que c'est pour une bonne cause. Il y en a bien de bonnes causes dans notre société et sur la planète, et il y en a hélas de plus en plus. Autant il a des besoins d'aides dans les bonnes causes, autant il y également des besoins de faire des dons. Pourquoi les personnes demandent des dons en argent ou en nature? La réponse est qu'elles en ont besoin alors qu'elles ne savent les obtenir autrement, par le système social ou le travail notamment. Heureusement il a des oeuvres sociales qui offrent de répondre aux besoins d'hébergement ou de nourriture. Mais le démuni n'a pas que ça comme besoins, et rien ne nous autorise à réduire ses besoins à ce que nous croyons être essentiel, qui ne l'est pas du tout pour lui. Peu importe l'usage pour autant que ce n'est pas d'ordre criminel, il faut donner au mendiant.

    Et pourquoi donc les gens donnent aux mendiants, aux bonnes causes? C'est d'abord par ce qu'on dispose d'un petit surplus dont on peut se départir, et puis parce que donner caresse notre estime ou notre conscience, ou que l'on croit simplement à la bonne cause. Notre société pourrait répondre plus efficacement aux besoins des pauvres qui, dans bien de cas sont paradoxalement victimes de nos réussites, par des mesures sociales plus justes et innovatrices. Mais nous sommes en même temps une société libérale, une société où l'on ne gagne pas assez pour payer plus de taxes et contribuer pour plus aux caisses sociales. Et pourtant, nous dépensons plus ailleurs, aux jeux, aux amusettes, aux excès de luxes dont les consommations budgétivores et polluantes, le champagne et les grosses cylindrées, .., aux pauvres d'ailleurs ...

    Pouvons-nous inventer le plaisir à partager, le mérite à prendre moins et à donner plus ? On pense à l'éradication de la mendicité, parce qu'elle est assimilé à la poubelle que personne ne voudrait voir traîner devant sa porte. De la poubelle, on s'en occupe, tous les jours, et on ne s'en plaint pas. On paie pour, parce qu'on sait qu'elle existe et d'où elle vient, et qu'on n'aime pas du tout la voir. Mais de la mendicité, voudrions-nous alors payer pour ?

    Autant nous sommes généreux face à une pauvreté, une cause qui a un visage, autant nous ne pouvons penser à exclure les mendiants de la place publique ni les forcer à faire des choix. Ce que nous pouvons faire, c'est donner et continuer à donner, tout en s'attaquant aux causes premières de la mendicité, soit l'injustice sociale, l'égoïsme institutionnalisé et la déification du profit.

    Le problème est que ceux qui sont proches de la pauvreté sont seuls sensibles et généreux, alors que ceux qui sont riches ne la côtoient jamais et continuent de l'ignorer. Imaginons un instant que nos prestigieuses banques, nos célébrités, nos grandes entreprises et leurs directions fassent un don d'une cent sur chaque mille dollar de profits qu'elles font tous les ans, pour la cause des pauvres d'ici. Imaginons qu'on puisse se doter avec ce sou d'une chaire universitaire de recherche sur les réponses à la mendicité, et qu'on outille adéquatement les organismes de bienfaisance oeuvrant pour cette cause. Imaginons tout simplement cela et oublions, car ça ne coûte rien de rêver en dormant. Mais donnons ce que nous pouvons donner aux mendiants, c'est une part de ce que d'une manière ou d,une autre notre société leur a pris que nous leur restituons.
    Francois Munyabagisha
    Drummondville.

  • Gilles Gaboury - Inscrit 4 juin 2005 14 h 17

    Mendiants

    Je suis une personne handicapée et j'avoue que votre article m'a chatouillé. Avez-vous déjà pensé d'où provenait le mot "handicapée". À Londres au 17e et au 18e siécle, des mendiants passait le chapeau pour survivre d'où l'expression " Hand in cap". Aujourd'hui les personnes dans la rue mendient pour survivre. Avons-nous évolué? Je pense que oui. Nous parlons aujourd'hui de personnes handicapées et non d'handicapées. Mais pour le reste, la vision inclusive doit continuer à évoluer.

    Gilles Gaboury