Joseph Ratzinger devient Benoît XVI

Benoît XVI
Photo: Agence France-Presse (photo) Benoît XVI

C'est le gardien du dogme de l'Église catholique qui est devenu hier son chef suprême. Après un conclave express qui aura pour une fois respecté les prédictions les plus prudentes, le cardinal allemand Joseph Ratzinger, leader des conservateurs de l'Église, fortement contesté par les catholiques libéraux, a été élu 265e pape de l'histoire. Âgé de 78 ans, il a choisi de porter le nom de Benoît XVI.

C'est donc dire qu'après les 26 ans du pontificat majeur de Jean-Paul II, les 115 cardinaux électeurs venus de 52 pays ont opté pour un pape de transition et de tradition, afin de permettre à l'Église d'absorber l'héritage du pontife décédé le 2 avril. En moins de 24 heures, le conclave s'est entendu pour élire un gestionnaire expérimenté. Benoît XVI devient le pape le plus âgé à prendre ses fonctions depuis Clément XII, en 1730. Il a déjà souffert de problèmes cardiaques.

Peu avant 18h, heure de Rome, la traditionnelle fumée qui signale la conclusion d'un tour de votation avait commencé à sortir de la modeste cheminée installée sur le toit de la chapelle Sixtine: mais était-elle blanche ou noire, le doute a subsisté jusqu'à ce que les grandes cloches de la basilique romaine se mettent à sonner, indiquant qu'un nouveau pape avait été élu (au quatrième tour de scrutin).

Les télévisions du monde ont alors renvoyé l'image de dizaines de milliers de fidèles applaudissant bruyamment la nouvelle, plusieurs versant des larmes ou agitant des croix. La rumeur propagée, ils seront rapidement 100 000 rassemblés place Saint-Pierre pour apercevoir le nouveau pape.

À 18h40, sous une fine pluie, le rideau rouge du balcon de la basilique s'est écarté et la clameur a redoublé. En habit écarlate, le premier des cardinaux diacres, le Chilien Jorge Arturo Medina Estévez, s'est alors avancé et a prononcé la formule consacrée: «Habemus papam» (nous avons un pape), que chantait déjà la foule. Puis il a lu la décision du conclave en plusieurs langues, annonçant au monde entier la nomination de Mgr Ratzinger, un intellectuel polyglotte (il parle allemand, français, anglais et italien), qui devient le premier pape allemand depuis Victor II (entre 1055 et 1057).

Vêtu de blanc sous une écharpe rouge brodée, le pontife est ensuite apparu à la foule, souriant mais un peu crispé, les bras levés, puis les mains jointes. Sa présence a été saluée par une ovation prolongée. Comme Jean-Paul II en 1978 (qui avait alors séduit des millions de personnes par sa spontanéité et son charisme), Ratzinger a choisi de s'adresser en italien aux catholiques. «Chers frères et soeurs, après le grand pape Jean-Paul II, les cardinaux m'ont élu, un simple et humble travailleur dans les vignes du Seigneur. Je suis réconforté par le fait que le Seigneur sait comment travailler et agir même avec des outils insuffisants. Et par-dessus tout, je m'en remets à vos prières», a-t-il déclaré avant de donner sa bénédiction apostolique «urbi et orbi» (à la ville et au monde) et de prononcer une messe en latin.

De Paris à Cracovie en passant par Madrid, Zagreb et La Havane, les cloches des principales églises se sont mises à sonner dans les grandes villes du monde. Le chancelier allemand, Gerhard Schröder, a salué l'élection de son compatriote en déclarant que «c'est un grand honneur pour l'Allemagne». À Marktl, le petit village bavarois où Joseph Ratzinger est né le 16 avril 1927, l'élection a été accueillie avec jubilation et les cloches n'en finissaient plus de sonner. Les Allemands auront bientôt l'occasion de l'acclamer en personne, puisque les prochaines Journées mondiales de la jeunesse se tiendront à Cologne en août.

Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a félicité Benoît XVI, estimant qu'il «apporte une très grande expérience à cette fonction élevée». Le président américain, George W. Bush, a pour sa part salué un homme d'une «grande sagesse et d'une grande culture». Son sermon prononcé lors des obsèques de Jean-Paul II a «touché nos coeurs et ceux de millions de gens», a-t-il dit. Les messages de félicitations ont afflué de partout à travers la planète.

«C'est un bon choix, la continuation de Jean-Paul II. Il poursuivra la mission de notre cher pape», a affirmé hier à Gdansk, en Pologne, le chef historique du syndicat polonais Solidarité, l'ancien président Lech Walesa, un proche du pape défunt. M. Walesa a cependant relevé l'âge du nouveau pape en disant ignorer la manière avec laquelle Benoît XVI «va faire face à sa tâche».

Conservateur

L'élection de Joseph Ratzinger n'a toutefois pas fait que des heureux. Dans plusieurs pays, des catholiques et quelques figures politiques ont émis des critiques devant un choix aussi conservateur. Mais si elle a déçu tous ceux qui souhaitaient que le pontificat de Jean-Paul II débouche sur une succession plus progressiste (et peut-être issue de l'Amérique latine), la nomination de Benoît XVI n'en était pas moins prévisible.

Très proche conseiller et ami de son prédécesseur, Ratzinger a souvent été donné favori pour lui succéder. Témoin de la confiance qu'il lui portait, Jean-Paul II l'avait nommé préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (l'héritière de la sainte inquisition, tristement célèbre pour ses bûchers et ses autodafés de la fin du Moyen Âge) en 1981: il avait à ce poste la tâche de préserver le dogme catholique.

Doyen des cardinaux (il est l'un des rares à avoir participé aux deux conclaves de 1978), la forte personnalité du nouveau pape avait dominé la période préparatoire qui a précédé le conclave. Dernier prélat à prendre la parole en public avant le début du huis clos, lundi matin, Mgr Ratzinger avait alors prononcé un vigoureux plaidoyer en faveur d'un pape défenseur des valeurs traditionnelles de l'Église. Dénonçant la «dictature du relativisme», il avait souligné lors de son homélie qu'«une foi adulte n'est pas une foi qui suit le mouvement des tendances ou les dernières nouveautés». Il n'avait évoqué aucun des thèmes présentés par d'autres cardinaux, comme les grands défis que devra relever le successeur de Jean-Paul II: la morale sexuelle, les relations avec l'islam, les rapports à la science ou la réforme de l'Église. Dans les derniers temps, il parlait de l'Église comme d'une «barque qui prend l'eau» et qu'il fallait redresser.

Son intransigeance doctrinale rassure l'aile conservatrice de l'Église, pour laquelle Jean-Paul II est allé trop loin dans la repentance de l'institution et dans le dialogue oecuménique, mais elle rebute ceux qui souhaitent une Église capable de concilier affirmation des dogmes et dialogue avec la société.

Surnommé «Panzer cardinal», Joseph Ratzinger s'était d'abord fait remarquer lors du Concile de Vatican II (1962-65), au cours duquel il était apparu comme un théologien plutôt libéral. Mais l'agitation sociale de 1968 à travers l'Europe l'a poussé à évoluer vers des thèses plus conservatrices pour défendre les valeurs catholiques face à un vent de contestation généralisé.

En tant que gardien du dogme, Mgr Ratzinger fut à l'avant-poste de la lutte contre la théologie de la libération en Amérique latine (l'un des chefs de file de ce mouvement au Brésil dans les années 70, Leonardo Boff, a d'ailleurs déclaré hier «qu'il sera difficile d'aimer» ce nouveau pape). Il a aussi vigoureusement dénoncé la libéralisation sexuelle de l'Occident. En 1986, il fut à l'origine de la ferme condamnation par le Vatican de l'homosexualité et du mariage homosexuel. Plus récemment, en 2004, il s'en était pris au «féminisme radical», qu'il accuse de saper les valeurs familiales et d'atténuer les différences entre hommes et femmes.

Brillant et fin théologien, certains de ses partisans l'ont surnommé «le grand inquisiteur» et saluent son action pour «réduire au silence les théologiens dissidents» et «écraser les hérésies».

Jeunesse mouvementée

Né en 1927 en Bavière, d'un père gendarme, Joseph Ratzinger connaît une jeunesse marquée par la guerre: il a été appelé dans une unité antiaérienne à Munich en 1943, avant d'être envoyé en 1944 sur la frontière austro-hongroise pour construire des barrières antichars. Mais il déserte l'armée allemande en mai 1945 pour regagner Traunstein. À son arrivée, des soldats américains le capture et il reste détenu plusieurs semaines dans un camp de prisonniers de guerre. Libéré, il réintègre le séminaire. Dans son autobiographie, De ma vie, puis dans son dernier livre (Le Sel de la terre), Ratzinger reconnaissait avoir fait partie des Jeunesses hitlériennes, mais il affirmait y avoir été enrôlé «contre son gré».

Ordonné prêtre en 1951, il a ensuite enseigné la théologie pendant plusieurs années avant d'être nommé évêque de Munich en mars 1977. Trois mois plus tard, Paul VI le fait cardinal. Sous Jean-Paul II, il deviendra rapidement une figure importante au Vatican, titulaire d'un pouvoir qui n'a désormais plus d'équivalent au sein de l'Église.

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D'après l'Agence France-Presse, Associated Press et Libération