Le choix d'un pape relève de l'intuition plus que de la raison

«Extra omnes» (dehors, tous) a lancé Mgr Piero Marini, maître des célébrations liturgiques, puis les portes de la chapelle Sixtine se sont refermées sur les 115 cardinaux.
Photo: Agence Reuters «Extra omnes» (dehors, tous) a lancé Mgr Piero Marini, maître des célébrations liturgiques, puis les portes de la chapelle Sixtine se sont refermées sur les 115 cardinaux.

Cent quinze hommes détiennent le destin de l'Église catholique — (un milliard de fidèles) — au bout de leurs doigts. Au nom de l'un des rites — le conclave — les plus anciens et sacrés de la papauté, 115 cardinaux sont entrés, hier, dans le secret de la chapelle Sixtine pour désigner le 265e pape de l'histoire bimillénaire du christianisme. Retirés du monde, à l'abri des pressions politiques qui, jusqu'au XIXe siècle, étaient exercées par les puissances et les empires (France, Autriche, Espagne), les 115 électeurs vont choisir l'un des leurs pour exercer la charge suprême de successeur de l'apôtre Pierre, premier pape, et de Jean-Paul II, le dernier.

Exercice simple et étrange

On pourra toujours sourire d'un mode de désignation qui remonte aux âges les plus anciens, si éloigné des usages de la vie démocratique. Mais le conclave a traversé toutes les époques, survécu aux périodes de guerre et de corruption de l'Église, repoussé les assauts des idées libérales et démocratiques pour demeurer cet exercice le plus simple et le plus étrange de la terre: 115 hommes isolés désignent, à bulletins secrets, sans explication de vote, sans campagne, sans candidat, celui d'entre eux dont leur conscience leur dicte qu'il est le meilleur. À charge pour l'élu d'accepter le fardeau qui tombe sur ses épaules. Le 4 août 1903, un Giuseppe Sarto (Pie X) a repoussé jusqu'à l'ultime minute l'heure de l'acceptation. Le 26 août 1978, un Albino Luciani (Jean-Paul Ier) s'est résigné à l'élection, mais son organisme fragile n'y a pas résisté et il est mort trente-trois jours après.

Il y a quelque chose d'inhumain dans cette machine du conclave. Quel homme peut prétendre réunir toutes les qualités exigées pour régner sur le trône de Pierre, dans les conditions du monde moderne et après le règne de Jean-Paul II, qui a porté à un niveau inégalé l'exercice du pouvoir pontifical?

Quel souverain pontife est parvenu, au-delà de la mort, à réunir la «famille humaine» divisée par les races, les cultures, les régimes politiques, les religions? Et si cet homme existait dans ce cénacle de 115 cardinaux, par quelle procédure de sélection pourrait-on le trouver? Se sentirait-il même en état d'exercer la charge qu'il lui serait interdit de se découvrir?

Le conclave n'est pas un mini-Parlement ni le conseil d'administration d'une entreprise. Son choix n'est pas guidé par des considérations humaines ou politiques. L'état des lieux du catholicisme, la sélection des priorités du nouveau pape devraient faire l'objet de concertations, comme pour n'importe quelle organisation humaine. Ce n'est pas le cas. Le «préconclave» ne sert aux cardinaux qu'à se connaître et se jauger. Il exprime des options, pas de préférences ni de noms.

Le choix du conclave est celui de l'intuition, non de la raison. C'est un choix lié à la certitude intime — qui mériterait d'être corrigée à l'épreuve de l'histoire — que l'Église, assistée d'en haut, ne s'est jamais trompée, ne peut pas se tromper et que le pape élu est toujours celui que l'Église et le monde attendent.

Au-delà de l'héritage

Ce premier conclave depuis vingt-six ans se résume à cet enjeu majeur: l'Église catholique doit-elle retourner à ses options réformatrices des années 1960 ou rester fidèle à l'interprétation la plus restrictive du concile Vatican II (1962-1965)? Vingt-six ans de pontificat de Jean-Paul II ont brouillé les cartes. On a dit de ce pape qu'il était inclassable, conservateur sur les questions du dogme, de la discipline du clergé et des ordres religieux, intransigeant sur tout ce qui relève de la défense de la vie, de la famille, de la personne humaine, y compris dans ce qu'elle a de plus infime (embryon). Mais qu'il fut aussi un pape révolutionnaire dans son approche géopolitique du monde, dans les combats où la dignité et les droits de l'homme sont engagés, dans les mains tendues à toutes les formes de croyances. Ce pape fut un monument, mais il a caché toutes les crises et les divisions qui, aujourd'hui, sautent aux yeux des cardinaux qui doivent assurer sa succession.

On ne fera pas du Jean-Paul II sans Jean-Paul II. C'est la seule certitude de ce conclave. Mais au-delà de l'héritage que tout le monde promet de préserver, il y a des lignes de clivage qui ne peuvent plus être ignorées. Le consensus de façade entre la ligne d'un Carlo Maria Martini et celle d'un Josef Ratzinger vole aujourd'hui en éclats. Le premier, ancien archevêque de Milan, a passé l'âge d'être élu, mais il veut retrouver la dynamique de Vatican II: une «collégialité» et une «synodalité» renouvelées; une autonomie plus grande des cultures et des Églises locales; un discours moins dogmatique et arrogant sur les questions de la sexualité et de la famille; une ouverture relancée du dialogue oecuménique, qui est bloqué avec les orthodoxes, les anglicans ou les protestants.

Cette option réformatrice, a priori, a peu de chances de l'emporter, mais il serait faux d'ignorer qu'elle dispose de larges soutiens dans un collège cardinalice las de la toute-puissance de la Curie romaine. Si elle l'emporte — Dionigi Tettamanzi, archevêque de Milan, n'est pas loin de partager de telles vues —, Jean-Paul II aura été le dernier grand pontife dans la ligne de Vatican I (1870), celle qui avait défini comme des dogmes la «primauté» et l'«infaillibilité» du pape. Une ligne qui a montré ses limites sous Jean-Paul II, dont la longue et douloureuse fin de règne a symbolisé toutes les impasses et les scléroses du système pontifical.

La défense du catholicisme

L'autre ligne en jeu dans ce conclave est celle du cardinal Ratzinger. Comme Martini, l'ancien préfet du Saint-Office est un personnage éminent et estimable, l'une des plus hautes figures intellectuelles et spirituelles du Sacré Collège. Mais si cet homme n'est pas le conservateur borné que décrivent les progressistes, il incarne une ligne doctrinale qui plaît aux mouvements parmi les plus «identitaires» et influents aujourd'hui dans l'Église (Communio e liberazione, Néocatéchuménat, Opus Dei, etc.), aux courants les plus réservés par rapport aux options de Vatican II.

La ligne Ratzinger est celle qu'on a appelée, après son fameux Entretien sur la foi de 1985, celle de la «restauration» et qu'on peut ainsi résumer: le concile Vatican II est allé trop loin dans les réformes (liturgie, ouverture au monde, oecuménisme, liberté de conscience). Il ne s'agit pas de revenir en arrière, à l'Église hiérarchique hier définie comme «société parfaite», à l'Église de la Contre-Réforme, de la contre-révolution, du contre-modernisme (celle des «traditionalistes» de Mgr Lefebvre). Mais il s'agit de tenir bon dans la défense du catholicisme pour qu'il continue d'imprimer de plus belle sa marque sur la société, la politique, avec intelligence, et sans rien céder à toutes les dérives de la postmodernité.

On sait que le cardinal Ratzinger — qui a des chances d'être élu pape — avait été l'un des plus ardents défenseurs des réformes de Vatican II. Il a toujours dit que mai 1968 l'avait «retourné» et il a consacré son action doctrinale près de Jean-Paul II à une approche critique de la modernité, du «nihilisme», du «relativisme», du «néopaganisme», de l'oecuménisme fusionnel qui, pour lui, sont autant de périls pour l'Église et pour l'humanité entière.

Jean-Paul II a toujours ratifié cette option. C'est l'option d'un catholicisme qui n'accepte pas son statut minoritaire dans la société, mais entend demeurer fidèle à la version «constantinienne» de l'Église que le père dominicain Marie-Dominique Chenu (1895-1990) avait dénoncée, avec tant de force, au concile.

Il est bien là, l'enjeu de ce conclave: quarante ans après, l'Église catholique n'a pas épuisé toutes les querelles de Vatican II. Bien des ambiguïtés demeurent dans son application, sur lesquelles le pontificat flamboyant de Jean-Paul II a jeté un voile pudique mais qui se retrouvent inévitablement sur la table des cardinaux qui auront à désigner le pape de demain.