30e anniversaire de l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges - Le Cambodge peine à retrouver ses équilibres

Le trentième anniversaire de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges ne donne lieu à aucune célébration d'ampleur au Cambodge alors que le pays fête le nouvel an khmer cette fin de semaine. Tandis que les dirigeants du régime de Pol Pot sont presque tous morts, le procès prévu par les Nations unies et les autorités cambodgiennes est toujours dans les limbes. Emporté par plus de deux décennies de tragédies, le pays peine à retrouver ses équilibres, dans la sphère privée comme dans la vie publique, alors que l'État et l'économie demeurent extrêmement faibles.

«Un passé plein de tristesse», a résumé, fin mars, le premier ministre cambodgien, Hun Sen. «Il faut de nombreuses années pour résoudre les problèmes posés par les guerres. Après le régime khmer rouge, le Cambodge s'est retrouvé avec le plus grand nombre d'orphelins de la planète», a-t-il déclaré lors d'une conférence consacrée à l'enfance.

Après cinq années de guerre qui avaient déjà fait 600 000 morts, Phnom Penh est tombé entre les mains des Khmers rouges le 17 avril 1975. Plusieurs massacres avaient déjà eu lieu dans les campagnes qu'ils occupaient. L'évacuation de villes meurtries et souvent affamées, qui devait suivre leurs victoires, compte parmi les crimes dont leurs derniers chefs survivants pourraient répondre un jour devant la justice.

En moins de quatre années de pouvoir, ils ont fait du Cambodge un pays sans cadres — enseignants, médecins, juges, fonctionnaires et ingénieurs ont été systématiquement éliminés — et sans mémoire écrite, par abandon ou destruction. Ils ont ancré, avec leur règle du «tuer pour ne pas être tué», une culture de violence et d'injustice. Des ossuaires partout présents en témoignent abondamment.

L'occupation du Cambodge par un corps expéditionnaire vietnamien, en 1979, n'y a pas ramené la paix. Prenant appui sur la Thaïlande et équipée notamment par la Chine, une coalition d'exilés dominée par les Khmers rouges a mené une dure guérilla, au moins jusqu'en 1985-86.

Quand les Vietnamiens sont partis, en 1989, les «rouges» tenaient encore leurs fiefs de Païlin et d'Anlong Veng, adossés à la frontière thaïlandaise, ainsi que des secteurs dans le centre et le sud du pays. Ils en ont interdit l'accès aux «bérets bleus» de l'ONU dépêchés sur place après l'accord international de paix qu'ils ont pourtant signé, à Paris, en octobre 1991.

Dernier carré

La paix n'est définitivement revenue au Cambodge qu'en 1998, quand, après la mort de Pol Pot, un dernier carré de Khmers rouges s'est rallié à la monarchie restaurée en 1993. Mais le mal demeure. Si Ta Mok, lieutenant de Pol Pot surnommé «le boucher» par les journalistes, et Deuch, ancien directeur du centre d'extermination de Tuol Sleng à Phnom Penh, sont sous les verrous, plusieurs membres de l'entourage immédiat de Pol Pot demeurent libres.

Nuon Chea, ancien numéro deux de la hiérarchie khmère rouge, s'est retiré près du bourg de Païlin. Ieng Sary, ex-numéro trois, et son épouse vivent entre leur villa de Phnom Penh et Païlin. Khieu Samphan, chef de l'État de 1976 à 1979, fait la navette entre Païlin et Battambang, grande ville de l'Ouest cambodgien. Le chirurgien Thioun Thieun, demeuré jusqu'au bout aux côtés de Pol Pot, dont il a été le ministre de la Santé, s'est installé dans la capitale. Il aurait été chargé, en 1975, de l'évacuation des cliniques et hôpitaux surpeuplés de Phnom Penh, et un éventuel procès pourrait déterminer s'il a joué, à l'époque, un rôle dans l'élimination du personnel hospitalier.

Le legs ne s'arrête pas là. En dépit des efforts entrepris depuis 15 ans, un millier de personnes sont encore victimes, chaque année, de l'explosion des mines posées par tous les camps en présence pendant près de 30 ans de guerre. Forcés, pour sauver leur propre vie, d'exécuter les ordres des Khmers rouges, de nombreux paysans peinent à évoquer l'époque où les hommes de Pol Pot faisaient la loi dans leurs villages.

Inamovible chef de gouvernement et personnage controversé, Hun Sen est bien placé pour le savoir. Cadre encore subalterne — il avait alors 27 ans —, il était l'adjoint d'un chef de régiment khmer rouge quand, menacé de purge, il s'est enfui en 1978 au Vietnam. Revenu avec les Vietnamiens, il s'est retrouvé, sous leur houlette, premier ministre dès 1985. L'ONU et Phnom Penh ont fini par rassembler, fin mars, les fonds nécessaires à un procès du noyau de Khmers rouges que certains accusent de génocide. Il s'agirait de rendre justice aux victimes, de tailler une brèche dans la culture d'impunité qui sévit encore au Cambodge et de mettre fin à une justice à deux vitesses. Mais la moyenne d'âge des survivants est proche de 80 ans et la mise en place de «chambres extraordinaires» pour les juger n'a fait, pour l'instant, que l'objet d'une annonce.

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Trois décennies de guerres et d'impunité

- 18 mars 1970: le général Lon Nol, soutenu par la CIA, renverse le prince Norodom Sihanouk. La guerre du Vietnam s'étend au Cambodge. Les Khmers rouges s'allient avec le prince Sihanouk pour former un gouvernement royal d'union nationale, soutenu par Pékin et Hanoï.

- 1973: accords de Paris sur le Vietnam.

- 17 avril 1975: Phnom Penh tombe aux mains des Khmers rouges, qui expulsent la population des centres urbains. Le régime de Pol Pot se réclame du marxisme-léninisme le plus extrême; il coûtera la vie à près de deux millions de Cambodgiens.

- 5 avril 1976: démission du prince Sihanouk. Proclamation du Kampuchea démocratique, avec Khieu Samphan à sa tête.

- 7 janvier 1979: les troupes vietnamiennes prennent Phnom Penh un mois après avoir envahi le pays pour contrer des incursions de Khmers rouges.

- 22 juin 1982: formation en exil d'un gouvernement regroupant Khmers rouges, sihanoukistes et nationalistes dans la lutte contre le régime provietnamien.

- 15 septembre 1989: fin du retrait de l'armée vietnamienne.

- 23 octobre 1991: accord de paix de Paris. Le Cambodge est placé sous tutelle de l'ONU.

- 24 septembre 1993: une constitution est proclamée à la suite d'élections. Norodom Sihanouk redevient roi.

- Avril 1998: mort de Pol Pot.

- 6 juin 2003: l'ONU et le gouvernement signent enfin un accord sur la mise en place d'un tribunal à participation internationale.

- 4 octobre 2004: l'Assemblée nationale cambodgienne ratifie une loi prévoyant un procès au Cambodge pour génocide et crimes contre l'humanité visant des ex-dirigeants khmers rouges.