Légumes bios sur terrains contaminés

Dans les années 70 et au cours de la décennie suivante, alors que se multipliaient les jardins communautaires, la notion de sol contaminé n’était même pas évoquée.
Photo: Jacques Nadeau Dans les années 70 et au cours de la décennie suivante, alors que se multipliaient les jardins communautaires, la notion de sol contaminé n’était même pas évoquée.

Ce n'est pas parce qu'ils cultivent leurs tomates et leurs carottes sans pesticides ni engrais chimiques que les usagers des jardins communautaires montréalais récolteront nécessairement des légumes exempts de contaminants en fin de saison. Au cours des dernières années, la Ville de Montréal a constaté que le taux de contamination des sous-sols de plusieurs potagers dépassait les normes acceptables, ce qui l'a forcée à procéder à de coûteux travaux de réhabilitation des terrains. Et comme les arrondissements ne procèdent pas de façon systématique à des analyses du sol des jardins de leur territoire, on ignore le nombre de sites contaminés.

Les membres du jardin Sainte-Marie ont appris cette semaine qu'ils ne pourront pas cultiver leur lopin de terre cette année. Lors de travaux de réaménagement des aires de jeux du parc adjacent, l'an dernier, les autorités municipales ont découvert que les terrains étaient contaminés. Des analyses menées dans le jardin communautaire ont permis de détecter la présence, sous le sol de surface, de métaux et d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) à des niveaux jugés inacceptables. Par mesure de précaution, l'arrondissement de Ville-Marie a donc décidé d'annuler la saison 2005 pour procéder aux travaux de réhabilitation du terrain.

Ce n'est pas la première fois que la Ville se voit obligée de procéder à la fermeture temporaire d'un jardin communautaire pour cause de contamination excessive. En 2000, le jardin Maisonneuve avait dû faire l'objet de travaux de réhabilitation. En 2003, la Ville avait décidé de fermer les jardins du Centre Préfontaine, sur la rue Rachel, car une partie du terrain se trouvait sur le site d'une ancienne carrière. Quant aux jardins du parc Médéric-Martin, ils font actuellement l'objet de travaux à la suite de la découverte, en 1996, de contaminants, soit des HAP et du soufre, sous le sol de surface.

La Direction de la santé publique (DSP) de Montréal-Centre estime que les taux mesurés de contamination dans ces jardins étaient trop élevés pour permettre aux jardiniers de continuer leurs activités horticoles sur ces sites. Cela ne signifie pas pour autant que la santé des jardiniers a été menacée au cours de toutes ces années de culture, s'empresse de préciser Monique Beausoleil, toxicologue à la DSP de Montréal-Centre, qui a analysé la plupart de ces dossiers. Dans tous les cas, la qualité des sols de surface a été jugée suffisante car leur taux de contamination ne dépassait pas les critères B, soit le niveau jugé acceptable par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) pour les terrains à vocation résidentielle. Et les légumes, dit Mme Beausoleil, ne développent pas de racines assez profondes dans la terre pour que la présence de contaminants constitue une menace pour la santé humaine. «Chaque année, les gens ajoutent au sol de la terre, du compost, du fumier, et, la plupart du temps, on ne voit pas de contamination dans ces sols de surface où poussent les légumes. Là où on en voit, c'est plus en profondeur», explique Mme Beausoleil.

Il demeure que la DSP estime que les jardins communautaires devraient idéalement respecter des normes plus sévères de qualité, soit les critères A, généralement appliqués aux terres agricoles. «Ce n'est pas acceptable d'avoir un jardin communautaire sur des sols contaminés, indique Mme Beausoleil. Les gens jardinent pour avoir des légumes propres et sans pesticides. Ils se donnent beaucoup de peine, et on les laisse dans des sols contaminés. C'est pour ça qu'on recommande que ces sols soient décontaminés en profondeur afin qu'on puisse avoir un terrain propre.» C'est ainsi que les jardins aménagés depuis 2000, dont celui du quartier Mile-End, respectent ces normes puisqu'une décontamination du sol a été effectuée avant l'ouverture du jardin.

Gestion à la pièce

Mais qu'en est-il des autres? Si ces cas de contamination ont été découverts, c'est parce que la Ville voulait procéder à des travaux de réaménagement ou de construction sur les terrains environnants et que l'application, à partir de 2002, de la réglementation du MDDEP en ce qui concerne les normes de la Politique de protection des sols et de réhabilitation des terrains contaminés l'oblige à procéder à des travaux de caractérisation des sols. Ainsi, on ignore tout de la qualité des sous-sols des autres jardins montréalais, et il en sera ainsi tant qu'on n'envisagera pas de travaux autour de ces sites. Dans les années 70 et au cours de la décennie suivante, alors que les jardins communautaires se multipliaient, la notion de sol contaminé n'était même pas évoquée. Ainsi, plusieurs jardins ont vraisemblablement été aménagés sur d'anciens sites industriels. Une couche de terre saine ajoutée en surface suffisait alors pour permettre aux jardiniers de cultiver leur potager.

Il est donc plausible que des niveaux de contamination excessifs soient détectés sous le sol de surface dans des arrondissements autrefois industrialisés. André Pednault, animateur horticole dans l'arrondissement du Plateau Mont-Royal, ne s'en formalise pas. «Ce n'est pas pire que les terrains résidentiels, commente-t-il. On est dans un environnement où les terrains ont été utilisés depuis plusieurs centaines d'années dans bien des cas. Les particuliers ne font pas de tests chez eux quand ils font un potager, et ils pourraient avoir des surprises là aussi.» Le terrain du parc Médéric-Martin n'avait pas été utilisé depuis le début du siècle, dit M. Pednault, et pourtant, il était contaminé, vraisemblablement à la suite de rejets de résidus d'une usine de production de gaz située à proximité du terrain entre 1873 et 1929.

Malgré tout, rappelle M. Pednault, des analyses commandées en 1996 par la Ville sur les légumes de ce jardin avaient démontré qu'ils étaient de qualité équivalente à ceux qu'on trouve dans les marchés d'alimentation. La DSP refuse toutefois de donner foi à ces résultats car elle estime que le protocole de l'analyse comportait plusieurs lacunes, explique Monique Beausoleil. Cela ne l'empêche pas de dire que dans le cas des jardins Préfontaine, par exemple, on a jugé que la contamination des légumes aux HAP n'aurait pas été supérieure à celle qu'on peut trouver dans un steak grillé sur un barbecue, une technique de cuisson qui fait augmenter les concentrations de HAP: «Donc, on ne peut pas dire que ç'a causé un préjudice à la santé des gens, mais normalement, un légume est moins contaminé que ça. [...] Mais il faut noter qu'on n'est pas devant des dioxynes et furannes qui ont pu s'accumuler dans les gras et ne pas être éliminés.»

Les représentants des arrondissements, responsables de la gestion des jardins, joints par Le Devoir confirment qu'aucune étude systématique des sols n'est faite dans les jardins communautaires et qu'on n'a pas l'intention de le faire, mais ils reconnaissent que la contamination en sol profond est possible dans certains jardins. «Quand on parle de sols contaminés, il faut s'entendre: ça ne veut pas dire qu'on va respirer et qu'on va tomber sur le dos, mais peut-être — et ça reste à prouver — qu'une exposition prolongée ou que la consommation dans les sols contaminés pourraient éventuellement causer des problèmes», indique Michel Champoux, porte-parole de l'arrondissement de Ville-Marie.

Et les coûts de décontamination sont élevés. «L'aménagement d'un jardin de la superficie de celui du parc Médéric-Martin, y compris le cabanon et l'éclairage, exige des investissements d'environ 50 000 $, alors qu'à elle seule, la décontamination coûte 600 000 $», explique M. Champoux.