Une Église en crise dans un monde en mutation

Jean-Paul II est décédé après plus de 26 ans de règne, le second pontificat le plus long de l’Histoire après celui de Pie IX, au milieu du XIXe siècle. Pape à la charnière de deux millénaires, il laisse une Église en état de crise dans un monde en profonde mutation.

En accédant au trône de Saint-Pierre, il s’était assigné une double tâche: redonner de l’assurance et de la stabilité à l’Église catholique, ébranlée par le concile Vatican II (1962-65); réaffirmer la présence de cette Église au sein du monde contemporain afin d’y reprendre l’évangélisation, première et ultime mission de l’institution deux fois millénaire.
D’où le nom choisi et annoncé par le cardinal polonais Karol Wojtyla au moment de se présenter urbi et orbi. Jean-Paul II voulait ainsi s’inscrire dans la lignée des pontificats vaticanistes de Jean XXIII (1881-1963) et Paul VI (1897-1978) comme son prédécesseur éphémère, premier du double prénom, demeuré en poste un petit mois seulement, en 1978.
Surtout, cette double tâche de restauration, immense, démesurée, utopiste, Jean-Paul II l’a menée dans un univers lui-même en complète mutation. Le XXe siècle a terminé sa course démente et sublime sous ce règne papal, le 262e depuis la fondation de l’Église romaine, la plus vieille et la plus influente institution d’Occident.
Un temps fou. Celui des guerres mondiales, des totalitarismes rouge et noir, de la guerre froide et de l’équilibre de la terreur des terrorismes et des génocides. Mais aussi une ère d’une créativité scientifique et artistique exceptionnelle, à vrai dire inégalée depuis la Renaissance de Jules I, prince temporel plutôt que spirituel, qui fit travailler Bramante, Michel-Ange et Raphaël. L’ère de toutes les révolutions sociales finalement, féminisme, individualisme, hédonisme, tous ces «néo-ismes» auxquels Jean-Paul II, formé à l’ancienne, a dû se confronter.

En Pologne, c’est-à-dire nulle part
Toute son existence prépapale — sa jeunesse dans la Pologne conquise et avilie par les nazis, sa très solide formation universitaire, son engagement sous le communisme — l’avait préparé à tenir la barre d’un navire menacé par un environnement hostile, mais aussi par ses propres usures.
«D’avoir vécu dans un pays qui a dû se battre pour affirmer son existence face aux agressions de la part de ses voisins, confie-t-il un jour, j’ai compris ce que voulait dire l’exploitation de l’homme. C’est pourquoi je suis immédiatement du côté des pauvres, des opprimés, des marginalisés, des sans-défense.»
Pour Jean-Paul II, hors l’éthique, cette arme absolue, il n’existait pas de géopolitique ni même de prosélytisme. Le catholicisme, ne pouvant plus se contenter de prêcher et sermonner, devait se réconcilier avec le message d’amour de Jésus et les droits de l’homme.
Mgr Wojtyla participa activement au concile Vatican II. Il y appuya les réformes tout en s’inquiétant de leurs conséquences sur les ouailles de l’Est, du mauvais bord du rideau de fer de l’Europe divisée. Dans son pays profondément religieux, dirigé par un régime oppressif et officiellement athée, l’Église offrait réconfort et résistance. En même temps, les mutations en cours au sein même de l’institution traumatisaient les fidèles gavés de dogmes simples et rigides, comme le culte à la Vierge.
Cette expérience en terre à la fois favorable et hostile allait servir au nouveau pape, désireux de conduire une restauration du magistère catholique aussi bien sur le monde que dans les dialogues avec les autres religions. Il rêvait particulièrement de recoudre «la tunique déchirée du Christ» en rapprochant les Églises séparées par le schisme entre Rome et Constantinople au XIe siècle, puis par la Réforme cinq siècles plus tard.
L’unité prêchée, surtout au début du pontificat, ne se matérialise pas. Malgré de réels efforts, les guerres confessionnelles reprennent de plus belle, en Europe de l’Est comme dans le Tiers-Monde. Les déclarations et les gestes concrets ont finalement ravivé les querelles entre les institutions-soeurs. Par contre, le dialogue ouvert avec les juifs, mêlé à un repentir sincère, a complètement révolutionné et de manière positive les relations avec ces «frères aînés» dans la foi.
Docteur en philosophie, intellectuel de haut niveau, savant d’une grande et vaste culture, polyglotte, Jean-Paul II a poursuivi son oeuvre missionnaire dans ses discours, ses lettres apostoliques et surtout ses encycliques, sinon pour tous les chrétiens, au moins pour les catholiques. Aucun aspect de la foi, de la morale ou de la vie moderne n’a échappé à son entreprise analytique et dogmatique: le sacerdoce, la liturgie, le rôle des femmes dans l’Église, les vies consacrées, l’oecuménisme, la collégialité des évêques, etc.
Quelques fils rouges serpentent cet Himalaya de déclarations. D’abord, la doctrine Wojtyla propose la foi catholique comme seule et unique voie de salut permettant de contrer le désarroi moderne. Ensuite, ce mélange de fermeté et de critique tient sous tension une morale conservatrice du point de vue individuel et une éthique assez progressiste sur l’échelle des doctrines sociales.

De droite?
D’un côté, pendant son long règne, le pape a manifesté avec une force radicale son opposition à des pratiques jugées honteuses et pécheresses: l’avortement, la contraception, l’euthanasie, le divorce ou la peine de mort. À chaque fois, il a maintenu ses positions avec la pugnacité et la détermination de ceux qui ont des idées, mais qui sont dans leurs croyances. Il a même refusé l’avortement pour les femmes violées pendant les conflits dans l’ex-Yougoslavie. Il n’a jamais recommandé l’utilisation de condoms pendant ses voyages sur le continent africain où le sida inflige un fléau à l’échelle biblique.
L’Église catholique demeure une des seules grandes religions judéo-chrétiennes à interdire le mariage de son clergé masculin ou féminin. Elle persiste à bloquer l’accès à la prêtrise aux femmes. Elle condamne pêle-mêle la masturbation, l’homosexualité, les relations prémaritales, voire la simple légitimité du plaisir sexuel. Karol Wojtyla écrivait en 1962 que «l’amour, qui est don d’une personne à une autre, exclut la recherche de la jouissance». Devenu grand patron de l’institution d’hommes, célibataires, idéalement chastes, il a redemandé aux divorcés catholiques qui se remarient de ne pas vivre dans «un état de péché», c’est-à-dire, en clair, de ne pas consommer sexuellement leur nouvelle union. Il a aussi redit que les divorcés qui se remarient n’ont pas le droit de «recevoir les sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie» (la confession et la communion).
Le gouffre s’est donc élargi entre l’Église et les catholiques d’Occident qui, de toute manière, ne respectent, ni toujours ni souvent, les consignes. Le maître du Vatican répétait les leçons d’il y a deux mille ans («Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas») dans un monde en complète transformation sous les coups conjugués de nombreux phénomènes sociaux: l’individualisme, l’allongement de l’espérance de vie, la mise en place d’un système de protection sociale, la possibilité et la reconnaissance du droit des femmes à contrôler leur fécondité, la baisse de la natalité, la hausse de la monoparentalité, en fait toute la révolution féministe et ses immenses conséquences, dont l’accès croissant au travail salarié.
Jean-Paul II gardait le cap de la tradition, contre les vents et les marées de la modernité. Loin d’être une girouette de compromis, il se concevait comme une sorte de boussole cherchant à ressaisir par le nord une humanité matérialiste et hédoniste détournée de Dieu, à la dérive, sans nécessaires points fixes.

De gauche?
Le Saint-Père a par ailleurs rejoint de nombreux esprits critiques en s’attaquant aux péchés de la modernité, particulièrement en matière socio-économique. Lui qui avait combattu férocement et courageusement le nazisme, puis le communisme, s’en est pris à la baisse vertigineuse du niveau moral de la société moderne et matérialiste. Visitant Cuba, l’interminable et ubuesque goulag des tropiques, il a vilipendé les excès et les abus du capitalisme, rejoint le camp des pourfendeurs de la mondialisation et du néolibéralisme.
Dans une institution cramponnée à ses certitudes, après un certain repli sur soi, Jean-Paul II s’est battu sur tous les fronts pour la paix et la liberté: du Liban à la Pologne, du Soudan à l’Argentine, de la Serbie à l’Irak. En mars 1983, dans l’Haïti des Duvalier, il s’écriait: «Il faut que les choses changent ici!» Il répéta le mot d’ordre en février 1986, à la conférence épiscopale à Manille (Philippines) qui, révoltée, dénonçait les fraudes des partisans de Marcos aux élections.
Pape pacifiste, il privilégiait l’intervention directe et le «devoir d’ingérence humanitaire» aux tergiversations d’un dialogue incertain. Il a mis en garde contre l’abus du chantage nucléaire dans les années 1980, dénoncé l’intervention dans le Golfe dix ans plus tard et demandé la fin de l’embargo contre l’Irak, selon le principe réaffirmé selon lequel «les populations n’ont pas à souffrir de la politique de leurs dirigeants».
Ses sources d’inspiration puisaient évidemment dans la philosophie thomiste et la néoscolastique plutôt que chez Noam Chomsky. Sa solution s’appuyait sur une foi inébranlable, désolée par ce qu’on peut appeler l’éclipse de Dieu, grosse de menaces totalitaires aux yeux de son premier lieutenant catholique sur terre. N’empêche, les positions pontificales liées au nécessaire respect de la personne humaine et des droits fondamentaux, au devoir de transparence du pouvoir, à l’exigence de compassion et de partage de la souffrance ont été endossées par les humanistes généreux de tous horizons. Surtout, dans la perspective wojtylienne, les deux attitudes, conservatrice et progressiste, se réconciliaient dans le combat pour la vie et la dignité humaines.

Le cadenas doctrinaire
Cela dit, si ce pape critiquait le monde, il n’acceptait pas la dissidence au sein de son propre État, comme dans les mille et un recoins de son institution mondiale. Jean-Paul II parlait beaucoup de droits de l’homme, qui incluent la liberté de penser et de s’exprimer librement, tout en ignorant la liberté de recherche et d’expression des fidèles les plus proches de lui-même, théologiens, savants et autres interrogateurs de Dieu.
Les coups de frein ont été accompagnés de condamnations et d’expulsions. Le très rigide cardinal Ratzinger, placé à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritier mou de l’inquisitorial Saint-Office, mène la charge depuis trois décennies. Mgr Ratzinger figure en tête de nombreuses listes de «papabiles» et deviendra peut-être Jean-Paul III dans quelques jours.
Plusieurs chercheurs et théologiens catholiques subirent ses attaques, soit en étant exclus de l’enseignement dans les facultés catholiques (comme le bon pasteur psychanalyste et écologiste Eugen Drewerman, en Allemagne), soit par la bonne vieille excommunication (comme le Sri-Lankais Tissa Balasuriya, qui osa publier des textes hors normes sur la virginité de Marie et le péché originel).
La théologie de la libération, née en Amérique latine, condamnée d’avance par ses flirts avec le marxisme, a fait les frais d’une répression particulière. Aux bâillons imposés par rapport aux savants, le Vatican a rajouté des interdits de recherche et de communication dans les centres pédagogiques sous son contrôle. En 1996, au Nicaragua, un des épicentres du mouvement théologico-politique, Jean-Paul II lui-même déclarait que la théologie de la libération n’avait plus sa raison d’être puisque le marxisme était mort.
Le Saint-Père a également déçu de nombreux catholiques libéraux en béatifiant le très antimoderne Pie IX, promoteur de l’infaillibilité papale, adepte de la peine de mort et ennemi déclaré de la démocratie. Jean-Paul II a aussi accepté la canonisation de Jemaria Escriva de Balaguer, père fondateur du célèbre Opus Dei, une organisation aux pratiques secrètes de quelque 80 000 membres à travers le monde, constituée pour l’essentiel de laïcs et en laquelle plusieurs observateurs, même catholiques, voient un mouvement élitiste et réactionnaire, une «nouvelle armée des fous du Christ».
Dans sa lettre apostolique (Ad Tuendam Fidem), le premier pape du troisième millénaire a fait insérer dans le Code du droit canon plusieurs articles concernant la formulation de la «profession de la foi», obligeant tous les croyants et les théologiens à demeurer fidèles à certaines «vérités». La procédure a en quelque sorte introduit une détermination juridique, disciplinaire et pénale aux positions théologiques proclamées «définitives», par exemple, celles liées à l’interdiction des relations sexuelles en dehors des liens sacrés du mariage et à l’ordination des femmes, vérités désormais impossibles à remettre en doute.

Au centre
La tendance conservatrice s’est d’ailleurs amplifiée au cours des dernières années, comme si la frange la plus conservatrice de la curie romaine avait profité de l’affaiblissement croissant de Jean-Paul II pour faire passer des positions de plus en plus réactionnaires. Le double tour est venu définitivement sceller la serrure doctrinale apposée sur l’Église, depuis deux décennies, à coups d’encycliques et de lettres apostoliques. Inflexible propagateur des valeurs catholiques, pasteur bardé de certitudes, Jean-Paul II a recentré l’Église dans sa dimension spirituelle. Mais l’axe de son monde apparaît de plus en plus rigide et inflexible.
Le portrait d’un vieillard malade, à bout de force, les pénibles images des dernières années et derniers mois de sa vie, jusqu’au souffle ultime, doivent être rapprochés du travail abattu par cet homme gigantesque: Jean-Paul II aura assumé une tâche écrasante qui impose le respect et l’admiration. Ancien acteur, athlète respecté, ce pèlerin infatigable a sillonné la planète d’une extrémité à l’autre, lors de 104 voyages internationaux, portant partout la Parole dans une multitude de langues. À chaque fois, peu importe où il s’arrêtait, des foules immenses venaient le saluer et le célébrer. Jean-Paul II était la figure humaine la plus connue sur terre. Il incarnait pour tous une spiritualité profonde, une force de conviction et de compassion démesurée.
Pour lui, l’espace et le temps, ces deux réalités fondamentales de la création, viennent de s’arrêter.
L’Église universelle, elle, continuera à composer avec de multiples contextes nationaux et continentaux — sur une planète et quatre ou cinq mondes, comme dirait Octavio Paz. Ce qui choque ici laisse froid là-bas. Quand les féministes occidentales reproc