Toxicomanie au féminin - Le marché du trafic de drogue s'ouvre aux femmes

Quand elles ont le choix, les femmes toxicomanes préfèrent travailler au sein d’un réseau de trafic de drogue plutôt que dans la prostitution.
Photo: Agence Reuters Quand elles ont le choix, les femmes toxicomanes préfèrent travailler au sein d’un réseau de trafic de drogue plutôt que dans la prostitution.

Jadis exclues des réseaux de trafic de drogues, les femmes toxicomanes y participent désormais de plus en plus. Cette activité lucrative leur permet ainsi d'échapper à la prostitution et autres délits plus violents.

Il y a dix ans, les femmes toxicomanes satisfaisaient très souvent leurs besoins en drogues par des activités liées au sexe, comme la danse, la prostitution et les services d'escorte. Aujourd'hui, elles délaissent quelque peu ces activités au profit d'une participation au sein des réseaux de trafic, souligne Serge Brochu, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal qui prononçait hier une allocution intitulée Drogues et criminalité: après une décennie de recherche dans le cadre de Rond Point 2005, un congrès national en toxicomanie qui se déroule ces jours-ci à Montréal.

«Il demeure plus difficile pour une femme de faire sa place dans le monde du trafic qui est encore très macho», soutient M. Brochu qui est aussi codirecteur du groupe de Recherche et d'intervention sur les substances psychoactives - Québec (RISQ). «Mais il semble qu'il y ait une plus grande ouverture à la femme. Quand elles ont le choix, les femmes préfèrent travailler au sein d'un réseau de trafic que dans la prostitution ou les échanges sexe-drogue.» Dans le milieu de la cocaïne et du crack, les échanges sexe contre drogues sont très populaires. Mais pour les femmes qui acceptent la formule, il ne s'agit pas de prostitution étant donné que cela ne se passe pas dans la rue et de façon organisée. De plus, le partenaire n'est pas vraiment perçu comme un client puisqu'il y a une entente tacite entre l'homme et la femme, qui en échange d'une relation sexuelle se verra offrir une dose de cocaïne.

Les chercheurs ont également observé que les femmes répugnaient à commettre un crime qui les mettra en contact direct avec une victime. C'est l'une des raisons pour lesquelles elles se rabattent sur les délits associés au sexe et au trafic. «Contrairement aux toxicomanes de sexe masculin, les femmes essaient d'éviter autant qu'elles le peuvent les vols à l'arme blanche dans la rue, par exemple, précise Serge Brochu. Elles acceptent mieux de perpétrer des vols dans des grandes surfaces plutôt que des vols par effraction où elles pourraient rencontrer les résidents de la maison.»

La trajectoire des femmes par rapport à la drogue diffère de celle des hommes dès l'adolescence. Comme les garçons, les filles commencent néanmoins leur consommation au début du secondaire le plus souvent lors de fêtes de groupe, comme les party rave ou la Saint-Jean-Baptiste, indique la criminologue Natacha Brunelle, professeur au département de psycho-éducation de l'UQTR qui a analysé les récits de vie de 67 jeunes vivant à Montréal, Trois-Rivières ou Québec. Bien que filles et garçons fassent leurs premières expériences principalement par curiosité, les filles avouent pour leur part être influençables et incapables de refuser les propositions des pairs qui sont généralement plus âgés qu'elles. Certaines disent aussi consommer pour ne pas prendre de poids, voire maigrir, souligne Natacha Brunelle avant de rappeler que les stimulants, comme les amphétamines et la cocaïne, coupent la faim. Les adolescentes profitent aussi d'un privilège: elles se font souvent offrir la drogue à un prix d'ami ou même gratuitement.

Un privilège qui perdure souvent longtemps puisque, même à l'âge adulte, la femme obtiendra la cocaïne des mains d'un ami de coeur pendant un certain temps, affirme Serge Brochu. «Mais si le couple consomme de plus en plus et qu'ainsi les coûts augmentent — la cocaïne coûtant 80 $ le gramme — , la femme devra contribuer aux revenus et là, elle n'aura pas nécessairement beaucoup de choix. Parfois, l'homme la poussera alors vers la prostitution», précise-t-il.