Le repos éternel

Des religieusese regardent les funérailles de Jean-Paul II sur un écran géant installé à Wadowice, en Pologne, la ville où est né le pape Jean-Paul II.
Photo: Agence Reuters Des religieusese regardent les funérailles de Jean-Paul II sur un écran géant installé à Wadowice, en Pologne, la ville où est né le pape Jean-Paul II.

La couleur pourpre, celle des martyrs, éclate sur la pierre blanche de la basilique. Le pourpre est la couleur des 180 cardinaux et patriarches d'Orient, en habit d'apparat: soutane, barrette et mozette, alignés le long de la façade de Saint-Pierre. Murés dans le silence, ils attendent l'arrivée du cercueil sur le parvis. Jamais ils n'ont porté aussi bien qu'aujourd'hui leur nom de «cardinaux», dérivé du latin cardo, «pivot». Ils portent l'Église orpheline de Jean-Paul II. Muette aussi, l'immense marée humaine qui balaie la place jusqu'au Tibre. Rome, congestionnée par la foule et l'émotion, enterre son pape. Un pape qui fédère, une ultime fois, les masses rencontrées en un quart de siècle de voyages à travers la planète.

Quand, à 10h6 hier, le cercueil en cyprès sort de la basilique, un vent fort balaie la place Saint-Pierre. Le soleil perce timidement les nuages. Le choeur de la chapelle pontificale entonne le chant funèbre du Requiem in aeternam («Seigneur, donne-lui le repos éternel»).

La procession comprend les psalmistes, les clercs, les diacres et les cardinaux concélébrants, conduits par leur doyen, Joseph Ratzinger. Les porteurs pontificaux posent ensuite le cercueil devant l'autel, à même le sol, à cet endroit légèrement incliné du sagrato, le parvis. Il est surmonté d'une croix et de l'Évangile ouvert, feuilleté par le vent. Le cierge pascal, symbole de résurrection, brûle à son côté. Quelques instants auparavant, au moment de la mise en bière, a eu lieu une étrange scène. Piero Marini, cérémoniaire du pape, et Stanislaw Dziwisz, son secrétaire, ont étendu un voile de soie blanche sur le visage de Jean-Paul II. Puis le cardinal camerlingue, Eduardo Martinez Somalo, l'a aspergé d'eau bénite, et le cercueil a été fermé en présence de toute sa garde rapprochée: le camerlingue, les cardinaux chefs d'ordre, l'archiprêtre de la basilique, l'ex-secrétaire d'État Angelo Sodano, le cardinal Camillo Ruini, vicaire de Rome, le substitut Leonardo Sandri, etc. Les visages sont burinés par l'émotion.

La messe peut commencer. Derrière l'autel, les concélébrants en chasuble rouge. De chaque côté, les chefs d'État et de gouvernement, le corps diplomatique, les organisations internationales, les délégations oecuméniques, un millier d'évêques, des centaines de prêtres et de religieux abîmés en prière. Ils écoutent le psaume 42, lu sur la place et devant les télévisions du monde entier: «Comme la biche aspire à l'eau vive, mon âme aspire à toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu... » Puis, de nouveaux psaumes et l'assemblée reprend, comme un refrain lancinant, le Requiem de toute messe de funérailles.

Vient ensuite ce que les catholiques appellent la «liturgie de la parole». D'abord est lu un extrait des Actes des apôtres (10, 34-43): «En toute nation, celui qui craint Dieu et pratique la justice lui est agréable.» Jean-Paul II n'a pas cessé d'affirmer les exigences de l'Évangile, sans jamais fermer la porte du dialogue. Puis, l'épître de saint Paul aux Philippiens (3, 21-24): «Frères, notre cité se trouve dans les cieux et, de là, nous attendons Jésus-Christ qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire.» On est là dans l'évocation des souffrances du pape disparu mais au coeur de l'espérance de la résurrection.

«Prière universelle»

Vient ensuite la lecture de l'Évangile. Tout le monde se dresse, y compris les premiers rangs des délégations officielles. L'Évangile choisi est celui de Jean (21, 15-19). À trois reprises, Jésus interroge Pierre: «Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci?» À chaque fois, l'apôtre répond par l'affirmative: «Oui, Seigneur, tu sais bien que je t'aime.» Et Jésus lui transmet l'ordre de sa mission d'apôtre, l'invite à «faire paître ses brebis», c'est-à-dire à garder son peuple comme le fait le berger. Et Jésus finit son Évangile par un rappel de la jeunesse de Pierre — «sportif de Dieu» — quand il «mettait sa ceinture et allait où il voulait». Mais il l'alerte sur le sort de tout homme: la souffrance, la vieillesse, la mort. «Un jour, c'est un autre qui mettra ta ceinture et t'emmènera là où tu ne veux pas.»

Dans les lectures de cette messe, la vie et l'oeuvre de Jean-Paul II sont ainsi récapitulées: la foi de l'Église qu'il a défendue avec ardeur; la conduite de son peuple, enracinée dans l'amour de Dieu; le cap de la souffrance, de la vieillesse, de la mort; enfin, la certitude de la transfiguration. Autant de thèmes qu'allait développer le cardinal Joseph Ratzinger au cours d'une homélie très attendue.

Plus de trois heures durant devait ainsi se poursuivre une cérémonie poignante, dépouillée, recueillie. Avec la «prière universelle» d'abord, en six langues (français, swahili, philippin, polonais, allemand, portugais), au cours de laquelle la foule a prié pour le pape défunt «afin que le Christ l'accueille dans son règne de lumière et de paix». Puis, les interminables oraisons avant que ne retentisse le fameux psaume 129 du De profundis, chanté en latin: «Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur.»

Enfin allait venir l'heure de l'adieu, le cardinal Ratzinger, principal célébrant, aspergeant et purifiant le cercueil avant le rite dit de l'«envoi», marqué par la «supplique de l'Église de Rome», prononcée par le cardinal-vicaire Ruini, et la «supplique des Églises orientales», exprimée par un patriarche d'Orient. L'émouvante litanie d'invocation de tous les saints devait clore cette cérémonie, d'une durée totale de près de quatre heures.

Trois cercueils

Le cercueil devait être enfin porté en procession, puis retraverser la basilique et descendre vers la crypte des papes, lieu de l'ensevelissement, alors que la foule entonnait le chant du Magnificat, consacré à la Vierge. Dernières formalités symboliques avant l'inhumation: le cercueil de cyprès devait être relié par des rubans rouges, sur lesquels ont été imprimés les sceaux du palais apostolique, puis placé dans un autre cercueil de zinc, immédiatement soudé. Là devaient être gravées la croix et les armes du défunt. Les deux cercueils devaient enfin être déposés dans un troisième cercueil de chêne rouge. Celui-ci devait être enseveli, à même la terre, selon les souhaits du pape, et sa tombe recouverte d'une simple dalle de marbre inclinée, sur laquelle son nom restera gravé pour l'éternité.