Au Tchad, la charia à coups de bâton pour des enfants

N'Djamena — Un jeune homme s'avance vers le marabout, une calebasse en fer remplie de l'eau du puits. Il rejoint ensuite les autres adolescents, allongés sur des nattes au fond de la cour, en train de psalmodier des versets du Coran. Sa démarche est vacillante. Au bout de ses jambes fluettes, une chaîne relie ses deux chevilles, chacune entourée d'un cercle de fer rouillé.

Ce jeune «récalcitrant» a été placé là par ses parents il y a un an. En échange de quelques contributions en nourriture, le marabout et une vingtaine de «professeurs» assurent la formation de plus de 2000 jeunes, âgés de 10 à 30 ans, dans un quartier du centre de N'Djamena, la capitale du Tchad. Une «formation» qui consiste à apprendre le Coran par coeur et à faire la manche dans les rues lorsqu'il n'y a pas de nourriture.

À la différence des écoles coraniques, ces centres, qui se multiplient depuis quelques années, visent à «redresser» les enfants désobéissants, confiés par des parents dépassés ou indifférents. Les bastonnades, coups de fouet et gifles font partie de la «pédagogie», au quotidien. «Si vous souhaitez qu'on se charge de votre enfant, il faut s'attendre à ce qu'il subisse de durs traitements. Certains ont perdu la vie ici», explique placidement le cheikh, responsable du centre. «Il faut vous en remettre à Dieu, qui seul décidera de son sort.»

Ici, les femmes, regardées avec méfiance, ne sont pas les bienvenues. Tout étranger qui n'est pas annoncé entre difficilement. La prolifération de ces centres correspond à une influence grandissante de l'islam soudanais, nettement plus radical et rigoriste, et à une montée de l'intégrisme au Tchad qui s'illustre notamment par la multiplication des femmes entièrement voilées.

«L'intégrisme pousse sur un terreau favorable au Tchad», explique Félicien Ntakiyimana, un Rwandais responsable de la protection de l'enfance pour l'UNICEF à N'Djamena. «Le pays a un des taux de développement humain les plus faibles du monde. La dégradation du niveau de vie incite les parents à se débarrasser de leurs enfants. En 2002, lorsque nous avons commencé à prendre conscience du phénomène, l'équipe de l'UNICEF n'a pas été autorisée à pénétrer dans les locaux. Nous n'avons pas d'informations exactes sur le nombre de ces centres.»

Pas de chiffres, et guère de moyens de savoir quel est le contenu exact de l'apprentissage. Les manuels utilisés proviennent de dons libyens ou saoudiens, mais l'origine des financements reste floue. «Certes, les parents font des dons en nature, mais cela ne peut suffire à faire vivre autant de personnes», estime-t-il. Le seul moyen qu'a trouvé l'organisme onusien pour approcher ces centres et contrôler ce qui se passe à l'intérieur a été de proposer des aides financières.

Analphabètes

«Il y a un an, nous avons effectué une visite impromptue pour vérifier si les cours avaient bien lieu», explique Oyal Adoum Ngarassar, secrétaire générale adjointe au ministère de l'Action sociale et de la Famille. «Au départ, le surveillant refusait de nous laisser entrer, puis il nous a montré une salle de classe pleine de poussière. Lorsque nous avons réclamé le registre des élèves inscrits au cours, nous n'avons jamais obtenu de réponse. Les enfants sont tout juste capables de griffonner quelques mots en arabe après plusieurs années. La seule issue pour ceux qui ne sortent pas trop abîmés est de devenir marabouts à leur tour.»

Le cheikh Ali Ahmad Taha, de la grande mosquée de N'Djamena, n'approuve pas de telles pratiques. «Mais nous n'avons pas le pouvoir d'imposer quoi que ce soit, la responsabilité en revient à l'État», explique-t-il. Pourtant, aucune loi n'existe qui permettrait à l'État de contrôler ce phénomène. Les enfants tchadiens n'ont pas fini d'être «redressés».