Scandale des commandites - Une image à refaire

Après la politique, la publicité. L'onde de choc provoquée par les révélations de Jean Brault, ex-président de l'agence Groupaction, devant la commission Gomery n'a pas épargné hier l'industrie de la création publicitaire du Québec. Entaché par des aveux sur des pratiques pour le moins douteuses, mis en accusation «par association» sur la place publique, le milieu réfléchit désormais à voix haute aux façons de recoller les pots cassés... tout en évitant que pareil scandale ne se reproduise.

«La couverture massive de la commission Gomery est en voie de créer une fracture entre la population et les milieux de la publicité, de la commandite et des relations publiques», a expliqué hier Guy Versailles, président de Versailles Communications, dans une lettre publiée sur la vitrine réticulaire d'Infopresse où, au lendemain de la levée partielle de l'interdit de publication sur le témoignage de M. Brault, le débat a fait rage. «La tempête passera éventuellement, mais elle aura arraché bien des arbres.»

Les dommages étaient prévisibles. Et ils semblent désormais, devant la charge explosive induite par le témoignage de M. Brault, inquiéter passablement les acteurs de ce milieu. «Comment se sortir par soi-même de cette vase mouvante?», questionne dans ce même coin du cyberespace Denis Collette, de Collette branding, design, communication. «Notre silence suspect dans ce dossier laisse la perception d'être nous-mêmes enlisés dans ce marécage nauséabond. Nous sommes paralysés aux commandes, pris au piège dans ce traquenard, subissant quotidiennement les effluves de cette vase putride.»

Les images sont fortes. Les propos, durs et mus par la frustration de se retrouver, malgré eux, dans la ligne de mire des traqueurs de coquins: «J'en ai assez de voir des ordures salir la réputation de notre métier», écrit Pascal Henrard, qui se présente comme un concepteur rédacteur libre. Les nombreux commentaires appellent d'ailleurs dans l'ensemble à l'ouverture d'un débat sur la profession de publicitaire et sur l'installation de garde-fous afin d'éviter que ces dérapages ne se reproduisent.

«Si, autrefois, le coup de "l'enveloppe" ou du club de cigares était monnaie courante, se demande M. Henrard, est-il éthique en 2005 de continuer ce jeu-là? On ne fait plus de la communication comme on en faisait en 1980 et on ne fait plus des affaires comme on en brassait en 1960.»

Ordre professionnel des publicitaires, révision des lois existantes, campagne de pub «pour redorer notre image», dit l'un deux, les solutions sont sur la table. Mais elles sont aussi prématurées, croit Yves Saint-Amand, président de l'Association des agences de publicité du Québec (AAPQ). «Il n'y a pas péril en la demeure, dit-il. Les publicitaires réagissent aujourd'hui [hier] comme des publicitaires. Avec émotion. C'est normal. Mais je ne pense pas que le milieu soit aussi éclaboussé par ce scandale qu'on veut bien le laisser croire.»

Les résultats préliminaires d'un sondage à paraître la semaine prochaine tendraient d'ailleurs à le prouver, maintient-il, en pointant surtout le gouvernement fédéral et le Parti libéral comme les responsables dans le scandale des commandites. Les agences de publicité sembleraient très peu touchées, poursuit le président de l'AAPQ, sans donner plus de détails sur le contenu du sondage. «Nos rapports avec nos clients sont toujours très bons, poursuit-il. Bien sûr, nous nous faisons poser plus de questions sur les montants facturés. Mais nous n'avons pas perdu de contrats.»

Jean-François Bernier, président de l'Agence de publicité Alfred le confirme. «Les clients sont déjà aux aguets, dit-il, commission Gomery ou non. Quant à une campagne de publicité pour notre profession, je pense que c'est la pire idée que j'ai entendue. En tout cas, c'est la meilleure façon de reconnaître publiquement notre culpabilité, alors que nous n'avons pas à nous sentir coupables. Des "crosseurs", il y en a partout. C'est dégoûtant, c'est sûr. Mais, dans un milieu où il y a de l'argent, c'est inévitable. Et il ne faudrait surtout pas mettre tous les publicitaires dans le même panier.»

En fins stratèges, les fils et filles de pub attendent par ailleurs la fin de la crise pour évaluer les véritables dégâts. Et pas question d'intervenir trop rapidement, préviennent-ils. «Hier [mercredi], la commission Gomery a occupé 12,5 % de la masse totale d'information diffusée au pays, dit M. Saint-Amand. C'est énorme. Imaginez le montant qu'il faudrait dépenser pour une campagne de relations publiques capable de concurrencer ça»... en mettant sur le devant de la scène de bons publicitaires afin d'estomper doucement la présence de «ces petits entrepreneurs qui se sont improvisés communicateurs», dénonce M. Henrard.