Jean-Paul II (1920-2005) - Un lourd héritage

Photo: Paolo Cocco
Photo: Photo: Paolo Cocco

Pour les uns, Jean-Paul II aura été un fossoyeur du concile Vatican II. Pour d'autres, au contraire, il aura préservé l'essentiel du catholicisme. À l'aube du troisième millénaire, il aura peut-être même semé à travers le monde le grain d'une renaissance religieuse.

Maints problèmes de doctrine et de pouvoir restent irrésolus, il est vrai, au sein de l'Église. Ceux des fidèles qui n'ont pas quitté le bercail sont profondément divisés, même si ce schisme tranquille n'émeut pas les médias. En même temps, dans plusieurs pays, les foules ont vu dans ce pape un ardent défenseur de leur dignité et de leur droit au progrès humain.

Autant Jean-Paul II a freiné les changements au sein de la tradition catholique, autant il les a suscités à l'extérieur de l'Église. Sur la scène politique, on reconnaît son influence dans la chute du communisme en Europe de l'Est. Parmi les religions du monde, qu'il a mobilisées pour la cause de l'humanité, ses initiatives ont également reçu un accueil sans précédent.

Moins médiatisée, l'ouverture des archives secrètes du Vatican aura été pour l'Église un moment de vérité. Acceptant de faire le procès de son passé, Rome a pu ainsi lever des obstacles au rapprochement entre les confessions. Jean-Paul II a prouvé de cette manière que les institutions doivent, elles aussi, avoir le courage de reconnaître leurs torts et qu'elles peuvent, dans une certaine mesure, les corriger.

On doit à ce pape la «conversion» de l'Église, non seulement pour des individus qu'elle a autrefois condamnés à tort, tel Galilée, mais pour des peuples entiers — juifs, Africains, Amérindiens — dont elle avait nié la religion, la liberté, voire la simple humanité. Jean-Paul II aura osé accomplir des réconciliations qu'un prédécesseur, Jean XXIII, n'avait pu que préparer.

Pourtant, malgré la modernité de ses communications, l'assainissement de ses finances, l'élargissement de sa représentativité, le gouvernement que laisse Jean-Paul II à l'Église reste bloqué de l'intérieur, par sa lourdeur institutionnelle, mais surtout par des anachronismes que ce pape n'a pas voulu discuter.

Même dans les continents où le catholicisme gagne des adhérents, si Jean-Paul II est fort estimé, ses choix ne sont pas pour autant acceptés. Jusqu'au sein du clergé et de la hiérarchie, tenus à l'obéissance, une rébellion tranquille continue de se répandre.

Pour les fidèles traditionnels, l'esprit de prière de Jean-Paul II, ses initiatives missionnaires, son refus d'une foi honteuse, son ouverture aux jeunes, aux pauvres, aux victimes de la guerre et de la haine, tout ce témoignage est rassurant. Mais pour toute une humanité, notamment les femmes qui aspirent à l'égalité et les populations que l'économie néolibérale opprime, le conservatisme de Rome, voire sa complicité avec des puissances réactionnaires, fait scandale.

Le premier pape, rapporte-t-on, le juif Pierre, aurait voulu imposer aux chrétiens les prescriptions judaïques. Il s'est trouvé un apôtre, Paul, pour s'élever contre cette fidélité mal avisée. Deux mille ans plus tard, le catholicisme éprouve des dilemmes non moins cruciaux. Qui osera contredire la papauté? L'enjeu n'est guère médiatisé. Mais la question est aujourd'hui posée.

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L'auteur enseigne le journalisme à l'Université de Montréal. Il tient aussi au Devoir la rubrique Éthique et Religions.