Jean-Paul II à temps et à contretemps

Je ne suis ni papiste, au sens obséquieux du terme, ni spécialiste de ce pape ou des papes précédents. Je suis, toutefois, croyant, et j'aime les penseurs chrétiens audacieux qui ont le courage d'affirmer leur foi et la puissance de leur message dans un monde qui n'est pas particulièrement réceptif à ces exigences. Jean-Paul II, quoi qu'on en pense par ailleurs, fut de ceux-là et, en ce sens, compte tenu de la mission qui lui était dévolue, on pourra dire qu'il n'a pas démérité.

Dans sa lettre à Timothée, saint Paul propose le programme suivant: «Devant Dieu et devant le Christ Jésus, proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte avec une patience inlassable et le souci d'instruire. Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les idoles. Pour toi, sois prudent en tout, supporte l'épreuve, fais oeuvre de prédicateur de l'Évangile et acquitte-toi comme il convient de ton ministère.»

Ce temps qu'annonce l'apôtre, Jean-Paul II l'a pleinement expérimenté, affronté même, sans jamais se détourner, malgré les pressions exercées sur lui en ce sens, de la mission décrétée par le converti de Damas. Être pape dans un monde moderne en crise de sens n'est pas, on en conviendra, une sinécure. Jean-Paul II en avait la plus aiguë des consciences et c'est justement, peut-on croire, ce qui stimulait son exceptionnelle ardeur missionnaire.

«Qu'est-ce que la vérité?», demandait, il y a deux mille ans, un Pilate qui anticipait déjà, ce faisant, la grande question de la modernité. Jean-Paul II n'était pas dupe du défi que représentait, pour le christianisme et pour le monde moderne, ce relativisme drapé dans le manteau de la liberté de conscience. «Une des tentations constantes à toute époque, écrivait-il, même chez les chrétiens, consiste à s'ériger en norme de la vérité.» Ce à quoi un de ses plus fidèles disciples, feu André Frossard, un franc-tireur dans la grande tradition de la droite française, ajoutait: «Forme de bigoterie revendicatrice assez répandue dans la société contemporaine: exiger que l'on change la règle, pour être en règle.»

C'est contre une telle tentation, qu'il pressentait comme un danger direct pour l'essence même de l'homme telle que définie par la Révélation chrétienne, que Jean-Paul II a dirigé tout son magistère. «Les êtres humains, n'a-t-il cessé de répéter à travers le monde, ont la primauté sur l'idée que les autres s'en font; et leur existence est un absolu, et non une chose relative.»

Une telle affirmation, toutefois, ne saurait se suffire à elle-même. L'absolu qu'elle postule, pour être reconnu comme tel, doit reposer sur un fondement qui ne laisse rien au hasard. Ce fondement, réitéré par Jean-Paul II au début des années 1990, dans l'encyclique La splendeur de la vérité, n'est rien d'autre, et rien de moins surtout, que la «vérité objective», incarnée dans la personne du Christ, donc de source divine, dont découle une nature humaine dotée d'une loi naturelle à valeur universelle. Cette vérité est donc première et précède — c'est là où les modernes se rebiffent — la raison et la liberté qui en procèdent plutôt qu'elles ne la fondent. Comme l'écrit Frossard dans sa Défense du pape: «Elle fait briller en chacun l'inextinguible étincelle qui permet de distinguer le bien et le mal, de sorte qu'en l'absence de la foi, la raison suffit. Car ce n'est pas la raison qui élabore la vérité, c'est l'attraction que la vérité exerce sur l'âme humaine qui donne naissance et forme la raison.»

Quant aux rapports entre la morale, issue, dans cette anthropologie chrétienne, de la loi naturelle, et la liberté, ils doivent être pensés dans cette même logique de la vérité première qui seule libère. Encore Frossard: «La morale n'a pas pour objet de domestiquer l'individu pour l'inscrire dans un morne système de contraintes et d'obligations, elle a pour fin de le réconcilier avec lui-même et de l'aider à gagner ou à regagner l'amitié des autres, de la nature et de Dieu. Les commandements qui la fondent, et qui semblent lui donner des ordres, ne font en réalité qu'exprimer un voeu: sois digne d'être, en fait, ce que tu es en vérité.» En d'autres termes, pour être dans le vrai, on ne peut pas dire et faire n'importe quoi au nom d'une liberté qui, réduite à son immanence, risque d'entraîner l'humain à se trahir lui-même et ses semblables. «Tout au long du XXe siècle, constate Frossard, nous avons vu à l'oeuvre l'homme libéré des commandements. Il s'est cru capable de composer une morale nouvelle en dosant à son gré les notions de bien et de mal. Et comme il n'y parvenait pas, il s'est imaginé que la connaissance suffisait et qu'il pouvait se passer de son humanité: sûr d'avoir éteint les cieux, il a fermé l'enfer, pour lui ouvrir ensuite des succursales dans toute l'Europe.»

«La morale, ajoute pourtant Frossard, n'est pas plus le coeur du message de l'Évangile que la technique n'est l'âme de la peinture.» Reprenant une ancienne maxime, Jean-Paul II, pour sa part, insère ces mots d'ordre dans sa prière: «Dans le doute, la liberté; dans le nécessaire, l'unité; en toutes choses, la charité.» De l'héritage de ce pape, c'est ce message de prudence et de charité qui s'impose le moins.

Qu'il existe une vérité objective et une loi morale qui ne tolèrent pas la contestation, la plupart des catholiques et plusieurs modernes sont prêts à l'admettre. Qu'il existe un danger réel à laisser l'interprétation de cette vérité et de cette loi au hasard des tendances civilisationnelles, aussi. Ce qui, toutefois, dans l'héritage de Jean-Paul II heurte avec raison les consciences chrétiennes et laïques de notre modernité, c'est la confusion savamment entretenue entre les lois de l'Évangile et celles de l'Église.

«Constitution divino-humaine», selon les termes mêmes de ce pape, l'Église, sous Jean-Paul II, a trop souvent donné l'impression d'être d'inspiration strictement divine pour mieux imposer des prises de position parfois contestables, c'est-à-dire humaines. Comme l'écrivait feu le théologien André Naud, elle n'a pas toujours su faire preuve de la prudence nécessaire dans «les affaires qui relèvent de la Transcendance» et a parfois eu tendance à invoquer abusivement, fût-ce de manière implicite, une infaillibilité qui «ne peut s'étendre à des dilemmes relevant de la loi morale naturelle que la Révélation ne tranche pas ».

J'aime, chez Jean-Paul II, le pape philosophe qui réconcilie vérité, liberté et raison. J'aime le pape intellectuel et combatif qui, sur fond de crise moderne du sens, a martelé que «l'Évangile de Jésus le Christ ne se ramène pas à une opinion privée, ni à un lointain idéal spirituel, ni à un simple programme de croissance personnelle. L'Évangile possède la puissance de transformer le monde». J'aime le pape des signes des temps dont la prière rappelle qu'«il est donc de notre devoir de vivre dans l'histoire, aux côtés de nos pairs, et de partager leurs soucis et leurs espoirs, car les chrétiens sont et doivent demeurer des gens pleinement de leur temps. Nous ne pouvons nous évader dans une autre dimension et ignorer les tragédies de notre temps [...]. C'est sur cette présence au monde que nous serons jugés.» J'aime le pape des droits de l'homme, sensible à la souffrance de ses contemporains qu'il accompagne «dans le jardin de Gethsémani». J'aime le catholique qui lit l'absolue dignité de chaque homme et de chaque femme dans l'Incarnation.

Je n'aime pas le moralisateur, parfois complaisant envers certains personnages douteux, qui résiste mal à la tentation de croire que c'est toujours Dieu qui parle par sa bouche. C'était un humain.

Le courage de la paix

Jean-Paul II

Édition préparée par Joseph Durepos

Fides

Montréal, 2004, 242 pages

Défense du Pape

André Frossard

Fayard

Paris, 1993, 120 pages

Les Pensées

André Frossard

Le cherche midi

Paris, 1994, 192 pages

louiscornellier@parroinfo.net