Une jeunesse mouvementée

Entre Wadowice et le Vatican, le chemin de jeunesse de Karol Wojtyla aura été marqué de multiples épreuves: à 21 ans, le futur pape, qui ne cessera de placer la question familiale au coeur de sa pastorale, n'avait déjà plus de famille proche. Au soir de son élection par le conclave, Jean-Paul II n'aura en effet qu'une lointaine cousine à qui écrire. Mais décédés tôt, ses parents auront tout de même eu le temps de lui léguer de solides valeurs morales et religieuses. Et dans une Pologne déchirée par la guerre, le jeune Wojtyla traversera les épreuves en puisant sa force dans la prière, déjà bien présente dans sa vie, et le théâtre, son autre grande passion.

Né le 18 mai 1920, Karol Wojtyla n'a pas neuf ans lorsque sa mère s'éteint, après une longue maladie. Trois ans plus tard, son frère unique de 14 ans son aîné meurt lui aussi, alors qu'il vient d'obtenir son diplôme de médecin (les parents ont également perdu une fille, dont on sait très peu de choses). C'est donc par son père seul que le futur pape sera élevé — alors que la Pologne d'alors compte des familles nombreuses —, dans un petit appartement d'une bourgade polonaise adossée aux montagnes naissantes. Plusieurs y verront une forme de signe du destin: la fenêtre du logement donne directement sur l'église du village.

Chose certaine, la famille est très pieuse. Chez les Polonais, la foi catholique est une façon d'affirmer l'identité du peuple. Sa mère d'abord, puis son père jusqu'à son décès en 1941, inculqueront au futur pape le sens des valeurs chrétiennes. Chez les Wojtyla, on prie matin et soir, sérieusement, intensément, avec ferveur même. L'origine du culte voué par Jean-Paul II à la Vierge Marie remonte d'ailleurs à ces années et à la perte de sa mère. Les témoignages recueillis par ceux qui l'ont connu à cette époque indiquent que Wojtyla, très jeune, avait des capacités de concentration et de recueillement très développées et qu'il possédait une maturité spirituelle hors de l'ordinaire.

Karol Wojtyla père a fait carrière comme militaire, avant de prendre sa retraite au moment où la Pologne retrouvait son indépendance, au sortir de la Première Guerre mondiale: on le décrit comme un homme très droit, ordonné, présent. Lorsque son épouse meurt, il passera énormément de temps avec son fils, que tout le monde appelle Loleck. Il lui transmet entre autres le goût de la montagne et des randonnées au grand air, que conservera Jean-Paul II toute sa vie.

L'éducation que reçoit ce dernier est très rigoureuse: «Prière, jeux, discipline, morale et dévotions», c'est ainsi que la résume Bernard Lecomte, auteur d'une biographie phare de Jean-Paul II chez Gallimard. Une éducation loin d'être «banale». D'un côté, Wojtyla a été bien élevé par un «père exigeant et disponible qui lui a offert une éducation stricte, inculqué des principes moraux élevés, transmis une foi profonde. De l'autre, revers des deuils qui l'ont frappé, il a vécu une enfance et une adolescence dans un cadre relativement aisé et surprotégé. Il n'a connu ni la misère ni les problèmes familiaux de ses copains». Des éléments biographiques utiles pour comprendre plus tard la vision «idéalisée» du pape en ce qui concerne l'amour et la famille.

Origines modestes

Financièrement, les Wojtyla ne sont ni riches ni pauvres. La rente de l'armée est juste assez confortable. Plusieurs diront plus tard que ces origines financières moyennes auront fait du pape une personne à l'aise dans tous les milieux — du reste, ses premiers amis viennent de familles tant nanties que démunies.

En 1930, Wojtyla entre au collège. Sorti du cadre paternel, il découvre plus largement l'amitié, participe à plusieurs activités sportives. Il adore le football. Wadowice étant au tiers composée de juifs, Karol Wojtyla en compte plusieurs parmi ses copains. Il sera souvent indigné par toute forme d'antisémitisme plus tard rencontrée — cette problématique restera aussi au coeur de sa vie de pape. Le collège lui donne l'occasion de mettre de l'avant des qualités qui feront sa réputation toute sa vie: le futur pape est un excellent élève, attentif, curieux, très talentueux. L'intelligence vive. On le dit déjà ambitieux et sérieux, parfois même un peu trop.

Théâtre

À 18 ans, après avoir accompli un bref service militaire, Wojtyla déménage avec son père à Cracovie et entre à l'université Jagellon. Il y étudie notamment la langue polonaise, discipline qui l'intéresse beaucoup. Il lit tous les grands auteurs nationaux. Parallèlement, il se prend d'une vibrante passion pour le théâtre, art dans lequel il excelle. Car le jeune étudiant possède une voix forte et semble-t-il magnifique, qu'il sait parfaitement mouler au phrasé polonais. Il déclame de la poésie, interprète des pièces: Karol Wojtyla apprend peu à peu à captiver des auditoires. Il aime cette sensation. Sa vie s'organise donc autour de la scène, des répétitions, de l'écriture, de la réflexion. Au début de la vingtaine, sa vocation est pratiquement trouvée: il sera comédien.

Puis arrivent Hitler et la Seconde Guerre mondiale: l'université est fermée. Wojtyla profite de la réclusion pour écrire du théâtre et pour lire. Avec ses amis, il crée une troupe clandestine (le Théâtre Rhapsodique), qui tiendra longtemps. C'est leur façon de résister, d'abord au nazisme, puis au communisme: avec des mots, la parole, la réflexion.

Pour éviter la déportation vers les usines allemandes qui ont besoin de bras, Wojtyla se déniche un travail dans une carrière, puis il est affecté à une station de purification d'eau. La chance semble être toujours avec lui: il échappe notamment in extremis à une rafle dans la maison où il habite. Il frôle aussi la mort en 1944, quand un camion allemand le renverse. Le régime est dur, tous ont faim, froid, peur. La période est fatale à son père. C'est alors son dernier lien familial proche qui disparaît.

L'événement provoque chez Wojtyla une profonde remise en question: il se réfugie encore plus fortement dans la prière, toujours très présente dans sa vie. Cette disparition entraîne une rupture intérieure et amène «un détachement de ses projets antérieurs». Le théâtre se passera donc d'un acteur qu'on disait de grand talent, Karol Wojtyla décide d'entrer au séminaire. Un choix assumé, réfléchi, mûri.

Le futur pape s'inscrit donc en théologie en 1942. Après quatre années d'études pour la plupart faites en cachette à cause de l'occupation, Wojtyla obtient la meilleure note de sa cohorte. On le dit doté d'une intelligence remarquable, d'une mémoire infaillible, c'est un être cultivé et chaleureux: le 26 octobre 1946, il est ordonné prêtre, la marche vers le Vatican est commencée.