La rapide ascension de Karol Wojtyla

Charismatique, sûr de ses idées, apprécié pour sa force de caractère, sa simplicité et ses grandes capacités d'analyse, Karol Wojtyla profitera aussi d'une conjoncture historique particulière pour gravir rapidement les différentes étapes de la hiérarchie catholique entre 1946 et 1978, et ainsi devenir le premier pape slave de l'histoire, aussi premier non-italien depuis 1523.

Peu après son ordination en Pologne, Karol Wojtyla est envoyé à Rome pour poursuivre ses études. Il y restera près de deux ans, inscrit à des cours de théologie à l'Angelicum, l'université pontificale des dominicains. Là, le jeune Wojtyla dévore les oeuvres de Jean-de-la-Croix et de Thomas d'Aquin, il apprend les langues (français, allemand, italien, latin, espagnol, anglais), pratique l'exégète. Il obtient en 1948 un doctorat pour sa thèse sur Jean-de-la-Croix.

Avant de rentrer en Pologne commencer sa vie de prêtre de paroisse, Wojtyla fait un long voyage en Europe, où il est mandaté par son archevêque pour étudier les «pratiques pastorales». Il découvre avec étonnement qu'en Europe occidentale, le phénomène religieux décline, que la religion n'est pas au coeur de la vie de tous. Il rencontre notamment certains de ceux qu'on appellera les prêtres-ouvriers, une expérience de prêtrise engagée qui l'intéresse, même s'il en critique certains fondements.

De retour en Pologne, Wojtyla est nommé vicaire à Niegowic, un village provincial situé à 30 kilomètres de Cracovie. Il s'y rend en autobus, en charrette et puis à pied, à travers champs. C'est la vie rurale, l'Église n'est pas chauffée, il est bien loin des cercles intellectuels qu'il avait maintenant l'habitude de fréquenter. Son horaire du temps est partagé entre confessions, messes et visites chez les paroissiens. On le dit dynamique et apprécié.

Mais le style de vie ne lui convient pas au mieux. Après seulement quelques mois, il est donc rappelé à Cracovie, où on lui confie une tâche qu'il adorera: celle d'aumônier des étudiants. C'est le début d'un long engagement avec les jeunes et d'une relation qui culminera avec l'organisation des futures Journées mondiales de la jeunesse, des décennies plus tard.

Mais le futur pape n'en a pas fini avec les études: on veut qu'il complète un doctorat d'État, ce qui lui permettrait ensuite d'enseigner au plus haut niveau. Ses talents de communicateur hérités du théâtre et son amplitude intellectuelle en font un candidat parfait. Dégagé de ses principales responsabilités paroissiales, il rédige alors une thèse sur le philosophe Max Scheler et la possibilité de «fonder une morale catholique sur la base du système éthique de Scheler».

Parallèlement à ces activités pastorales et philosophiques, Wojtyla continue d'écrire de la poésie et du théâtre. Il rédige quelques papiers pour un hebdomadaire catholique, pour qui il disserte sur des questions de fond. Il développe aussi avec les jeunes une multitude d'activités qui permettent des catéchèses en plein air. Balades en montagne, excursions de plusieurs jours en vélo et en kayak, Wojtyla est capable de bousculer les règles rigides de l'Église pour offrir une liturgie qui soit à la fois moderne dans la forme et traditionnelle sur le fond.

Sa thèse est approuvée en 1953; il commence alors à enseigner à Jagellan, au département de philosophie, qui relève de celui de théologie. Mais le conflit permanent entre le pouvoir communiste (Joseph Staline vient de mourir à Moscou) et l'Église dégénère cette année-là: l'université est fermée, et les cours se dispensent maintenant de manière clandestine. Plusieurs dirigeants de l'Église sont arrêtés, dont le cardinal et primat, qui passera trois ans en prison. Église et pouvoir en arriveront plus tard à une forme de compromis: la première s'engage à ne pas nuire au projet d'une Pologne populaire, le second accepte que les cours d'enseignement religieux soient dispensés à l'école, mais demande un droit de regard sur la nomination des nouveaux évêques. Ces relations demeureront toujours très tendues, avec plusieurs phases de gel et de dégel. L'Église, en Pologne, est au coeur de la résistance au communisme.

Dès 1954, Wojtyla décroche un emploi à l'Université catholique de Lublin (KUL), où il restera jusqu'à ce qu'il devienne pape. Ses cours sont courus, ses exposés font beaucoup parler. Il détiendra longtemps la chaire d'éthique de l'établissement. Ces années sont une époque de grand bonheur pour lui: il enseigne, travaille avec les jeunes, écrit, pratique énormément de sports. Toutes les qualités du futur pape s'affinent, excepté le fait qu'il déteste alors la politique et n'en discute jamais directement.

Au début des années 1960, Wojtyla publie un essai intitulé Amour et Responsabilité, qui synthétise son expérience de confesseur avec les jeunes et explique sa vision de ce que devrait être la relation conjugale dans le monde moderne. Une partie de ce qui sera la morale sexuelle de son pontificat se trouve déjà dans ce livre.

Évêque

En 1958, Karol Wojtyla est nommé évêque par Pie XII. Il poursuit ses activités auprès des jeunes et des étudiants, mais voit sa charge de travail augmentée. Sa réputation et son énergie en font le prêtre le plus populaire de Cracovie. Quatre ans plus tard, on lui confie l'administration de ce diocèse, puis il est appelé à participer au concile Vatican II.

Quand il arrive à Rome, note son biographe Bernard Lecomte, Mgr Wojtyla est «aussi conservateur que tous les évêques polonais, notamment sur la tradition doctrinale ou liturgique et la prépondérance de Rome sur les autres églises chrétiennes». Mais il prendra vite ses distances avec cette vision, assez pour qu'on ne sache plus où le classer: ni réformiste, ni conservateur.

Paul VI remplace Jean XXIII en 1963, et nomme Wojtyla archevêque en 1964. Le pouvoir communiste imagine alors qu'il sera quelqu'un de malléable: pourtant, les années suivantes révéleront tout le contraire, et Wojtyla ne cessera de combattre un régime qui ne place pas l'homme au centre de son chemin, système qui n'est pour lui qu'une parenthèse dans l'Histoire.

L'homme prend du galon, et de l'assurance. Ses interventions sont remarquées au concile, où il apparaît comme une des intelligences vives de l'Église, indique le biographe Alain Vircondelet (First Editions). Mgr Wojtyla affirme déjà sa pensée sur un thème qui marquera l'ensemble de son pontificat, celui de «l'absolue dignité de l'homme». Il intervient aussi sur la thématique «Église et monde moderne», où il note le décalage entre l'Église romaine rigide et les moeurs et la culture de l'époque, ainsi que sur le thème de l'athéisme, qui le touche particulièrement à cause de l'expérience communiste. Sur ce sujet, il ne veut pas de condamnation pure et dure du communisme: Mgr Wojtyla pense plutôt que c'est en parlant sans relâche de la personne humaine, de sa dignité, de ses droits, qu'on touche le point faible du communisme.

Il revient enthousiasmé des conclusions de Vatican II. En tant qu'archevêque, ses journées sont bien remplies, il travaille sans relâche, même dans sa voiture, soutenu dans ce rythme par sa grande forme physique. Son poste l'oblige alors à négocier plus directement avec le pouvoir et à se mêler un peu de politique. Puis, le 21 juin 1967, Mgr Wojtyla est nommé cardinal par Paul VI, qui l'aimait bien. Il a 47 ans, et atteint déjà la dernière étape avant (l'hypothétique) statut papal. En le nommant, Paul VI reconnaît le rôle majeur que le futur Jean-Paul II joue dans le renouveau et la lutte de l'Église polonaise.

«S'il est monté si vite dans l'Église, explique le biographe Bernard Lecomte en entrevue, c'est que l'Église polonaise a été réduite à l'état de ruine pendant la guerre. Il fallait tout reconstruire et relancer. Et ça prenait des jeunes pour cette tâche. C'est pour ça qu'il a été promu rapidement. Il est un peu porté par ces besoins d'une Église qui a été fortement ébranlée, et qui doit encore lutter contre le régime communiste.»

Paul VI le consulte notamment sur des questions d'éthique et de morale sexuelle. L'encyclique qui condamne la contraception à la fin des années 1960 a ainsi été en partie rédigée (ou pensée) par le cardinal Wojtyla, qui s'élève déjà contre une certaine «culture de la mort».

Ses qualités humaines et intellectuelles séduisent ses concitoyens, mais aussi peu à peu des intervenants étrangers. Invité à prononcer diverses conférences universitaires ou à participer à des activités avec les communautés polonaises en exil, il visite le Canada en 1969 (premier arrêt à Montréal), puis la Suisse et les États-Unis, entre autres.

Son nom commence à circuler timidement à titre de successeur potentiel de Paul VI. Il est «papabile». Paul VI l'appelle d'ailleurs à participer à plusieurs synodes des évêques, des assemblées consultatives sur différents sujets. Il sera aussi élu au conseil permanent du secrétariat du synode. Le cardinal polonais s'y démarque encore par la profondeur intellectuelle de ses réflexions et son habileté à les exposer. À cette époque, il développe aussi sa pensée sur l'importance du célibat chez les prêtres, dogme ébranlé par les défroquages massifs du temps, et il redit sa foi pour une «culture de la vie», ce qui condamne de facto avortement et contraception.

En 1976, Paul VI lui demande de venir prêcher le carême à Rome. On dit alors qu'il séduit, se montre convaincant, brillant. Ses idées s'expriment plus clairement, il soulève un grand intérêt. À Rome, son visage devient connu des habitués du Vatican.

Sauf que Karol Wojtyla n'est pas italien, et c'est bien un Italien qu'élira le conclave à la mort de Paul VI, à l'été 1978. Albino Luciani, 67 ans, dit Jean-Paul I, mourra toutefois au bout de seulement 33 jours de règne (le plus court séjour depuis 1503), écrasé, dit-on, par la charge pontificale. Le conclave se réunit à nouveau, se déchire entre deux candidats italiens et finit par élire à la surprise du monde Karol Wojtyla, qui choisit le nom de Jean-Paul II en hommage à ses trois prédécesseurs et revêt une soutane blanche qu'il ne quittera pas pendant plus d'un quart de siècle.