Selon le cardinal Jean-Claude Turcotte - Karol Wojtyla était «étonné» par la foi québécoise

De Jean-Paul II, le cardinal Jean-Claude Turcotte conserve le souvenir d'un homme qui s'est véritablement intéressé aux peuples qu'il a visités. Son regard et son attention se sont bien sûr arrêtés aux Québécois, mais ceux-ci l'ont dérouté.

«C'est très rare que vous ayez vu le pape commettre des impairs [dans ses voyages] alors que les hommes publics en font assez souvent », explique l'archevêque de Montréal en entrevue.

«Par rapport au Canada [en 1984], par exemple, il a respecté l'histoire de l'Église en venant en premier lieu à Québec, l'église mère de toutes les églises d'Amérique, malgré le fait qu'il aurait été plus simple d'arriver à Terre-Neuve et de faire le saute-mouton d'une province à l'autre. Il a décidé de faire le voyage en venant d'abord au Québec, qui était le berceau de la religion catholique en Amérique du Nord.»

Mais le pape comprenait mal les Québécois. En fait, il ne saisissait pas la nature de leur foi. «Il avait un certain étonnement devant, ce que je dirais, notre religion un peu superficielle ou si l'on veut "à la carte"», raconte le cardinal. «On choisit ce qui fait notre affaire: on est un peuple de consommateurs, et on consomme la religion.»

«C'est quelque chose qui l'étonnait un peu. Lui, il était un homme de convictions. Il a eu à lutter pour sa foi, pas nous.»

Il admirait par contre le Canada pour certaines décisions qu'il jugeait courageuses. Ainsi, il avait été impressionné par le refus du premier ministre Jean Chrétien de prendre part à la guerre en Irak et par la lutte menée par le Canada contre les mines antipersonnel. «Il m'a dit souvent de féliciter les politiciens canadiens.»

Avant de devenir pape, Karol Wojtyla n'était pas un inconnu pour Mgr Turcotte. Ses premières rencontres avec lui datent du début des années 1970. Alors évêque de Cracovie, il avait l'habitude de visiter des groupes de Polonais à travers le monde. Comme il existe quatre paroisses polonaises à Montréal, le futur pape était alors venu les visiter. «C'était un homme — en tout cas, je donne mon impression — qui n'était pas jasant. Il posait beaucoup de questions et on sentait qu'il cherchait à comprendre. Il était très affable, très simple, ne se prenait pas pour un autre et semblait très aimé des Polonais qui, eux, le connaissaient depuis très longtemps.»

Visite cruciale

Selon Mgr Turcotte, la visite de Jean-Paul II au Canada en 1984 a donné un second souffle inespéré à une Église catholique presque moribonde. «Le premier effet, ç'a été de nous révéler à nous-mêmes que nous n'étions pas une Église morte», dit-il.

«En l'espace de 20 ans, raconte-t-il, on était passé [au Québec] d'une religion sociologique dominante — tu te faisais remarquer quand tu n'allais pas à la messe le dimanche — à une où l'on est minoritaire. Aujourd'hui, c'est quand tu vas à la messe que tu te fais remarquer. Cela avait créé une espèce de climat de morosité.» La visite, dit-il, se déroula dans un climat fantastique, à cause de la personnalité du pape, et tous reprirent espoir.

«L'autre effet, ç'a été de révéler à beaucoup de gens qui pensaient avoir coupé leurs racines religieuses qu'ils en avaient de bien plus grandes qu'ils ne le pensaient. Et ça, c'est encore vrai aujourd'hui.»

À cette occasion, Mgr Turcotte a pu constater à quel point Jean-Paul II se souciait de respecter les personnes qui allaient l'accueillir. «J'ai pu voir, par exemple, avec quelle minutie le pape préparait ses textes, les soumettant même aux évêques du lieu pour s'assurer qu'il ne commettait pas d'impairs [...]. Il ne nous cautionnait pas pour savoir quoi dire, il savait très bien quoi dire, mais c'était pour lui un grand souci d'adaptation à des sensibilités qu'on n'a pas nécessairement du côté de Rome.»

Sa bonne maîtrise du français — qu'il possédait mieux que l'anglais — lui permit aussi d'entretenir des relations chaleureuses avec les évêques québécois. «Sa connaissance du français était assez remarquable, au point de comprendre les jeux de mots qu'on pouvait faire. Il est arrivé souvent que je mange avec lui et, à table, je faisais des blagues et il pouvait saisir les nuances de langage.»

Pour Mgr Turcotte, la visite de 1984 a laissé des traces beaucoup plus profondes que l'on ne le pense. «Les conséquences à court terme n'ont peut-être pas été aussi spectaculaires qu'on l'aurait espéré.» En d'autres mots, les églises ne se sont pas remplies comme certains le souhaitaient. Mais Jean-Paul Il n'était pas venu parler de fréquentation de lieux mais de foi, de la foi dans le Christ. Il a fait, selon les dires de Mgr Turcotte, de la «réévangélisation». «L'Église d'ici a fait un virage dont les gens ne mesurent pas l'importance: elle est passée d'une Église de pratique à une Église d'éducation de la foi. [...] D'ici 10 à 15 ans, on aura une Église qui sera beaucoup moins nombreuse, c'est évident, mais beaucoup plus dynamique, qui ne sera plus une Église de bâtisses, mais de personnes et de convaincus. Et je l'attribue pour une bonne part à Jean-Paul II.»