Un pontificat comme une usine à fabriquer des saints

En 26 ans au Vatican, Jean-Paul II a eu le temps d'établir quelques records de «papauté». Entre autres chiffres qui illustrent l'ampleur de la trace qu'il laisse dans l'Église, on trouve les quelque 1800 saints ou bienheureux qu'il a nommés: depuis 400 ans, tous les anciens papes n'en avaient pas fait autant.

Alors ils sont nombreux à parler de «frénésie» et de «culte des saints» pour décrire la propension de Karol Wojtyla à béatifier et à canoniser. Une tendance qui s'est grandement accentuée au cours de la deuxième moitié de son mandat. Jean-Paul II n'avait fait au début des années 1990 que 123 béatifications et 23 canonisations. C'est dire la cadence depuis, pour atteindre ces chiffres officiels de 1338 béatifications et 482 canonisations.

Certains ont «profité» de ce rythme rapide pour entrer dans le groupe des bienheureux dans un délai très court: mère Teresa, par exemple, a été béatifiée seulement six ans après sa mort. Le fondateur du groupe Opus Dei, José Maria Escrivá de Balaguer, a pour sa part été canonisé un quart de siècle après son décès, un record. Aux fins de mémoire, une personne comme Jeanne d'Arc a dû «attendre» 500 ans avant d'être élevée à ce rang.

En voulant donner à ses fidèles le plus de modèles possible de «figures émérites qui montrent le chemin de Dieu», comme le dit le biographe Bernard Lecomte, Jean-Paul II a aussi donné matière à critique à propos de plusieurs de ses choix. Le cas du fondateur de l'Opus Dei, entre autres, a été fortement contesté, puisque le très conservateur groupe est connu pour ses liens avec le franquisme ainsi qu'avec d'autres mouvements réactionnaires.

La béatification du pape Pie IX a aussi été grandement décriée, d'autant plus qu'elle s'est faite en même temps que celle de Jean XXIII. Pourtant, voilà deux papes en tous points opposés. D'un côté, Pie IX est en effet jugé par les historiens comme le pontife le plus rétrograde et réactionnaire des derniers siècles. C'est lui qui a accouché du concept d'infaillibilité papale, alors que Jean XXIII, à l'échelle papale, était plutôt perçu comme un progressiste.

Jean-Paul II les a béatifiés du même élan. Par cette double nomination qui a soulevé de vifs débats, le pape démontrait alors sa volonté de concilier les divers courants de l'Église. Tout comme il aura eu le souci de donner des saints à chaque région du monde, notamment dans les pays ayant connu le communisme. Une façon pour lui d'entretenir la foi des fidèles. Cité par l'Associated Press en 2003, Paolo Molinari, jésuite spécialisé dans les questions de sainteté, estime que le pape a ainsi «voulu soutenir les générations qui ont souffert dans un monde athée. Il espère que, si les gens suivent l'exemple de ses saints, le monde deviendra un peu meilleur».

Pour arriver à béatifier si vite et autant, Jean-Paul II a modifié en 1983 la procédure jusqu'alors en vigueur: les nouvelles règles permettent notamment aux martyrs (pour qui Jean-Paul II a toujours éprouvé un vif intérêt) de «sauter» l'étape de la validation d'un miracle (autrement essentielle à l'accession au statut de bienheureux). Pour certains catholiques, ces changements et le rythme de béatification élevé aura eu pour effet de dévaluer l'essence même du concept de sainteté.

Pour expliquer ce «culte des saints» de Jean-Paul II, une remontée jusqu'à son enfance n'est pas inutile: outre le fait qu'on lui ait inculqué une certaine culture des saints dès son jeune âge, Karol Wojtyla aura aussi été marqué par l'omniprésence des symboles religieux dans une Pologne très catholique.

Bernard Lecomte explique au Devoir que le pape voyait trois fonctions principales dans cette action. Celle, d'abord, de constituer les «jalons spirituels de l'histoire des hommes et des nations, dans laquelle Dieu s'inscrit par le truchement des saints comme par celui de son Fils incarné». Il y a aussi une fonction d'intégration des Églises locales à la grande Église universelle. En donnant des saints à tout le monde, des saints «locaux», Jean-Paul II poursuivait en quelque sorte son oeuvre de mondialisation de l'Église, où des saints africains côtoient des saints européens.

Finalement, en habile pape médiatique, Jean-Paul II aurait aussi eu à coeur d'offrir aux catholiques d'autres figures à vénérer que celles des vedettes du spectacle, du cinéma et de la chanson, de tous ces visages connus à la une des magazines de la planète.

Parmi les quelque 1800 nominations que le défunt pape a faites, 14 sont des figures d'ici. En juin 1980, Mgr François de Laval, Marie de l'Incarnation et Kateri Tekakwitha ont ainsi été béatifiés. Deux ans plus tard, Alfred Bessette (le frère André) et Marie-Rose Durocher recevaient le même honneur, tandis que Marguerite Bourgeoys était pour sa part canonisée. En 1984, c'est Marie-Léonie Paradis qui est élevée au rang de bienheureuse, suivie par Louis-Zéphirin Moreau (1987), Frédéric Jansoone (1988), Catherine de Saint-Augustin (1989), Dina Bélanger (1993), Marie-Anne Blondin (2001) et Émilie Tavernier-Gamelin (2001). Jean-Paul II a également canonisé Marguerite d'Youville en décembre 1990.