Le pèlerin globe-trotteur

Près de 130 pays visités sur tous les continents, plus d'une centaine de voyages hors d'Italie, 1,2 million de kilomètres parcourus et l'équivalent de 10 % de ses 26 ans de pontificat passés sur les routes du monde: Jean-Paul II aura été un pape voyageur, pèlerin globe-trotteur infatigable qui n'a jamais cessé de vouloir mondialiser l'Église et rencontrer le milliard de fidèles environ qu'elle compte, et ce, malgré la maladie qui rendait périlleux et compliqué tout déplacement ces dernières années.

Avant lui, seul Paul VI avait déjà pris l'avion. Et encore: seulement neuf voyages à l'extérieur de l'Italie en 15 ans de pontificat. C'est donc dire si l'arrivée de Karol Wojtyla aura changé du tout au tout les habitudes du Vatican sur ce point. Après seulement trois mois en poste, un premier voyage est au programme, au Mexique. Et ça n'arrêtera jamais, sauf à partir de 2004, alors que les ennuis de santé du pape finissent par prendre le dessus sur sa volonté d'aller «proclamer le message évangélique», ainsi qu'il définissait l'objectif de ses nombreux «pèlerinages dans le sanctuaire du peuple vivant de Dieu».

Le goût du monde, Karol Wojtyla l'a développé dès Vatican II. En 1963, il se rend ainsi en Terre Sainte pendant quelques jours. Et six ans plus tard, c'est à Montréal qu'il débarque pour une tournée canadienne et américaine d'un mois qui lui permet de rencontrer la diaspora polonaise. Il y aura ensuite, au fil des invitations à participer à des congrès ou à prononcer des conférences, les Philippines, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'Australie, les États-Unis, l'Europe... Quand il arrive au Vatican, son passeport est déjà bien garni.

À partir de 1979, la liste déboule: cinq voyages la première année, quatre la deuxième, un seul en 1981 (l'année de l'attentat), sept en 1982... Chaque région du monde comptant quelques milliers de catholiques a pu voir le pape au moins une fois en 26 ans. Douze fois il est allé en Amérique centrale, huit fois en Amérique du Sud, 11 fois en Amérique du Nord (trois au Canada, sept aux États-Unis), 54 en Europe (neuf en Pologne et sept en France), neuf en Asie, quatre en Océanie et 15 en Afrique. Il fera aussi 146 déplacements à l'intérieur de l'Italie. Assez pour que les vaticanistes disent de Jean-Paul II que «le monde était sa paroisse».

Ces voyages ont deux objectifs principaux: d'abord conforter les Églises locales, mais aussi intervenir pour dénoncer des situations politiques et sociales injustes. Plusieurs pays fautifs reçoivent la visite du pape, qui ne se gênera jamais pour réclamer le respect fondamental des droits de l'homme en ces lieux (Haïti en 1983, Chili en 1987, notamment) et en appeler à la paix.

Hypermédiatisés, les voyages effectués par le pape et son entourage attirent toujours les foules: lui les séduit. Polyglotte (il énoncera des bouts de discours dans une soixantaine de langues au total), grand orateur, ayant plus qu'aucun autre le sens du spectacle (le pape est un ancien comédien) et de la formule-choc, Jean-Paul II remodèle complètement l'image traditionnelle accolée au pontife. Ses arrivées dans certains lieux de rassemblement (comme au stade olympique en 1984) tiennent davantage de celles des rock stars que d'un religieux.

Parfois, les voyages provoqueront aussi des malaises. L'ampleur de ceux-ci et les coûts immenses qui y sont rattachés détonnent dans certains pays pauvres. Des membres de l'Église trouvent d'ailleurs que le pape «voyage trop»: lui estime que ces visites font partie de sa mission. Même la maladie n'y a rien changé. Dans les dernières années, voûté, fragile, le pape descendait simplement de l'avion en ascenseur, et ne se déplaçait plus par lui-même. Il ne pouvait pas davantage se coucher au sol pour embrasser la terre d'accueil comme il en avait l'habitude, mais des enfants lui présentaient un bol de terre à la place.

Certains de ces voyages ont frappé plus que d'autres. Le premier, effectué au Mexique en 1979, permet de mesurer la popularité du nouveau pape. L'accueil est presque délirant. Le pape impose sa personnalité au monde entier, en plus de prendre goût au contact direct avec les gens.

En 1983, il revient en Amérique latine, cette fois au Nicaragua. La situation est tendue: le pays est dirigé par les sandinistes de Daniel Ortega, un gouvernement révolutionnaire d'allégeance socialiste. Au plus fort du mouvement de la théologie de la libération, certains prêtres travaillent alors de concert avec les sandinistes, malgré les avis contraires émis par Rome. Sur le tarmac de Managua, le pape se dirige vers le père Ernesto Cardenal, aussi ministre de la Culture, qui s'agenouille devant lui. L'index levé, Jean-Paul II le sermonne alors et lui demande de «régulariser» sa situation avec l'Église. L'image fera le tour du monde. Plus tard dans la journée, la messe papale sera perturbée par les sandinistes.

La même année, Jean-Paul II effectue la deuxième de trois visites en Pologne communiste. Un séjour hautement politique qui se déroule alors que l'État d'urgence est en vigueur. Jean-Paul II profite des rassemblements pour lancer de vigoureux messages: il demande à ses concitoyens de garder espoir, aux religieux de ne pas collaborer avec le régime, puis au pouvoir de respecter les droits de l'homme et la liberté syndicale (le syndicat Solidarité est alors interdit). Ce voyage du pape, comme tous ceux effectués dans les pays de l'Est à cette époque, est perçu comme une contribution directe à la future chute du communisme.

En 1998, c'est Fidel Castro qui accueille le pape à La Havane. À sa descente de l'avion, Jean-Paul II demande l'heure au chef barbu. Est alors prise cette image historique de deux vieux hommes aux vues fort différentes en train d'ajuster leurs montres sur un tarmac. Le régime castriste subira les foudres verbales du pontife durant une grande célébration, mais le pape en profite aussi pour pousser plus loin ses critiques à l'égard du capitalisme sauvage qui règne ailleurs.

Mais c'est le voyage en Terre sainte, dans le cadre du jubilé de 2000, qui aura probablement le plus marqué ce pontificat. Une autre image célèbre est restée de ce périple: le pape, recueilli devant le mur des Lamentations, déposant une note entre les pierres pour exprimer la repentance de l'Église pour la persécution des juifs. Il amorce ce voyage en Égypte, où il rencontre les chefs islamique et orthodoxe. Puis il va en Jordanie et en Israël. Tous les cultes du pays l'accueillent. Ensuite, le pape est reçu par Yasser Arafat, avec qui il visite Bethléem et un camp de réfugiés. Les visites se multiplient: Yad-Vashem (mémorial de l'Holocauste), lac de Tibériade, Jérusalem. Le pape en profite pour appeler au dialogue interreligieux.

Le Québec en 1984

En septembre 1984, c'est au tour du Canada et du Québec de recevoir Jean-Paul II. Le programme est chargé: en 12 jours, le pape — premier du nom à mettre les pieds au pays — parcourra 15 000 km d'un océan à l'autre, et il prononcera une trentaine de discours majeurs.

Le pontife est d'abord accueilli à Québec, où des centaines de milliers de personnes l'attendent. Une messe en plein air est alors célébrée à l'université Laval. Jean-Paul II visitera ensuite Sainte-Anne-de-Beaupré, puis les bénéficiaires du centre pour handicapés François-Charron. Trois-Rivières et Montréal suivent. Le rassemblement au stade olympique est gigantesque, le pape reçoit une ovation quasi délirante quand il se présente en «papemobile» sur le terrain, sous les cris de la foule qui agite des foulards blancs. C'est notamment à ce moment que la jeune Céline Dion se révèle au public, en chantant cette «colombe partie en voyage».

Au Canada comme ailleurs, le charisme du pape séduit de prime abord médias et fidèles, même si l'impact réel de sa visite sur la ferveur des catholiques ne fait pas consensus.

Il reviendra encore au Canada en 1987, dans les Territoires du Nord-Ouest, où il annonce son soutien aux revendications autonomistes des autochtones canadiens. Finalement, la XVIIe Journée mondiale de la jeunesse lui permet de revenir une dernière fois au pays, en 2002, à Toronto.

Pour certains observateurs, l'une des principales retombées de cette longue série de voyages pourrait bien être l'élection d'un nouveau pape qui soit africain ou brésilien: du moins, Jean-Paul II aura-t-il contribué à changer du tout au tout l'image du pontife sédentaire en prenant son bâton de pèlerin sans relâche pendant 26 ans.