La femme selon Jean-Paul II

Quelle conception de la femme Jean-Paul II a-t-il promue? La question de l'identité féminine est incontournable lorsqu'on veut faire un bilan sérieux de son long et influent pontificat. Elle a été au coeur des prises de position de Jean-Paul II sur le mariage, la famille, la contraception, l'avortement et l'ordination sacerdotale. Elle est en partie ce qui permettait au pontife de donner de la cohérence à sa pensée sur ces nombreux enjeux éthiques.

Sa volonté de définir l'être femme, il l'a principalement martelée dans les textes suivants: l'Exhortation apostolique sur la famille (1982), la Lettre apostolique dignité et vocation de la femme (1988), la Lettre aux familles (1994), la Lettre apostolique sur le sacerdoce (1994) et sa Lettre aux femmes du monde(1995).

Il est indéniable qu'il faut rendre hommage à Jean-Paul II pour son acharnement à défendre la dignité de toute femme, à valoriser les apports considérables des femmes au développement de l'humanité et à condamner les violences faites aux femmes. Toutefois, c'est sa conception de la vocation de la femme qui a le plus soulevé les débats.

Jean-Paul II soutenait que la personne est corps. Qu'elle s'inscrit dans un corps qui englobe sa réalité biologique, psychique et spirituelle. Cette conception de la personne a influencé le pontife dans les conclusions qu'il tire de la finalité corporelle de la femme. Comme la femme porte dans son corps la possibilité d'avoir des enfants, de par sa nature, sa vocation spécifique c'est d'être mère. Selon le pontife, c'est cette vocation qui oriente tout l'être de la femme, qui oriente toute sa personne. Ainsi, ce qui a caractérisé l'enseignement de Jean-Paul II sur la nature et la vocation de la femme, c'est la prépondérance qu'il donne à la maternité.

Il est vrai que la maternité n'est pas, pour le pontife, purement biologique, qu'elle peut prendre une dimension spirituelle. La femme qui choisit l'état de virginité pour le «Royaume» doit aussi vivre une maternité au sens spirituel. Comment Jean-Paul II pouvait-il passer facilement de la maternité biologique à la maternité spirituelle?

Il soutenait la conviction suivante: une femme ne devient pas mère seulement à partir du moment où elle a porté et mis au monde un enfant, elle l'est du fait que cette potentialité est inscrite dans sa dimension biologique.

Dans la pensée de Jean-Paul II, la femme ne fait que découvrir, à travers la maternité biologique ou spirituelle, la détermination spécifique de son corps et de son sexe, la profondeur de sa féminité. La dimension biologique de la femme, qui comporte une disposition naturelle à la maternité, a été la référence dogmatique de Jean-Paul II dans sa conception de sa nature et de sa vocation.

Aucun moyen d'y échapper

Jean-Paul II a été, pour ainsi dire, prisonnier d'une conception de la femme qu'il comprenait comme ne pouvant d'aucune manière échapper à son identité de mère. Si être une femme c'est d'abord être une mère, selon la volonté de Dieu, même lui comme pape ne pouvait en décider autrement. Jean-Paul II soutenait, que c'est Dieu qui pense, décide, crée l'être homme et femme. Le pontifie se considérait comme le porte-parole docile d'un Dieu qui ne lui laissait aucune liberté d'interpréter à nouveau, selon une intelligence renouvelée par l'évolution de l'histoire humaine, ce qui a été fixé à l'avance par une certaine tradition.

Saisissant les réalités humaines uniquement à partir de la tradition catholique, il voyait tout avec cette seule lunette. Elle lui apparaissait comme la plus sûre, la plus fondamentale, la plus vraie puisqu'en accord avec sa conception de la volonté de Dieu. Ce qui implique, méthodologiquement, l'exclusion des autres lunettes, des autres manières d'interpréter la réalité.

En tout état de cause, le refus de Jean-Paul II d'ordonner les femmes s'inscrivait dans sa conception de la finalité corporelle de la femme. Selon le pontife, la vocation première des femmes à la maternité les rend inaptes à l'ordination. Il présentait aussi sa conception de la maternité responsable comme la seule réponse morale qu'a la femme pour remplir sa fonction génératrice. Choisir l'usage de moyens contraceptifs ou une interruption volontaire de grossesse, pour une femme, c'est, selon Jean-Paul II, nier sa propre subjectivité. C'est nier la vocation première que Dieu a inscrite dans le corps de la femme depuis la création.

Pour bien nous éclairer sur la nature et la vocation de la femme, Jean-Paul II a fait appel à une lecture dogmatique de la Bible. Ce recours biblique, tel qu'il l'a pratiqué sur cette question, visait à légitimer la doctrine catholique par des assises bibliques, assises qui étaient pratiquement inexistantes chez ses prédécesseurs. Le pontife n'a pas su trouver dans la Bible la possibilité d'opérer une révision des catégories catholiques à partir des revendications des femmes et des travaux des féministes chrétiennes. Il nous a présenté sa lecture de la Bible comme le diktat de Dieu sur la vocation spécifique de la femme, la maternité.

Il est indéniable que le successeur de Jean-Paul II poursuivra dans la même veine, la question soulevant trop d'enjeux majeurs pour l'Église. Modifier le discours de l'Église catholique sur cette question aurait engagé Jean-Paul II à remodeler son anthropologie, sa conception du mariage et de la famille, son éthique sexuelle, son ecclésiologie, sa christologie, sa conception des ministères, sa conception du magistère comme une organisation cléricale masculine et jusqu'à la question de l'autorité dans l'Église.

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L'auteur est professeur à la faculté de théologie, d'éthique et de philosophie de l'Université de Sherbrooke.