Une morale sexuelle à l'envers des modes

Applaudi pour ses prises de position fermes en faveur des droits de l'homme et de la démocratie, sujets sur lesquels il projetait l'image d'un pape «progressiste», Jean-Paul II est aussi celui qui a été qualifié de rétrograde et d'hyperconservateur sur les questions de morale sexuelle. Tranchées et énoncées sans concessions, ses déclarations d'opposition à l'avortement et à la contraception ont toujours dérangé, souvent choqué.

Mais pour le pape, le même argument à la base de son soutien au respect des droits de l'homme s'applique aussi en matière sexuelle: le droit à la vie est fondamental. À ce qu'il appelle la «culture de la mort», il oppose celle de la vie, en toute circonstance, au risque de déplaire et de se trouver confronté à des contradictions difficiles à défendre.

Karol Wojtyla s'est exprimé au sujet de la contraception dès 1968, alors que l'arrivée de la pilule force le Vatican à prendre position dans le dossier. Un groupe de réflexion laïc nommé par Paul VI conclut alors que l'Église devrait assouplir sa position à ce sujet. Surpris des résultats, Paul VI crée une autre commission, cette fois ecclésiastique, qui décrète elle aussi que la contraception «n'est pas intrinsèquement condamnable».

Opposé à cette interprétation, Mgr Wojtyla convoque à Cracovie une commission sur le même sujet. Envoyées à Paul VI, les conclusions de ce groupe se retrouveront quasi intégralement dans l'encyclique que le pape rédige sur la contraception: le rejet de celle-ci est total et sans appel. Le monde occidental vibre au rythme d'une certaine libération sexuelle? Karol Wojtyla ne craint pas de promouvoir la ligne dure et d'engager l'Église sur une voie qui deviendra une des plus cahoteuses de son règne de pape, plus tard.

En fait, comme pontife, Jean-Paul II ne fera qu'appliquer les principes moraux qu'il a pensés plus tôt dans sa vie. Quand il publie Amour et Responsabilité, au début des années 1960, il évoque déjà l'importance de la fidélité du couple et de la chasteté en dehors du mariage. Il refuse aussi l'idée de la procréation artificielle. Sans ambages, Wojtyla parle alors de relations sexuelles, des notions de jouissance et des problèmes de frigidité. Il n'évite rien, mais il rappelle deux éléments fondamentaux dans l'accomplissement de l'acte sexuel: la relation humaine doit être au coeur de celui-ci, et il se doit d'être envisagé dans une stricte optique de procréation.

Dans les années 1970, il développera son discours à propos de la «culture de la vie», sur le principe absolu de laquelle il se base pour rejeter avortement et contraception. Le pape croit notamment que l'emploi de la contraception est contraire «à la dignité de l'acte conjugal», parce qu'elle fait ultimement obstacle à la transmission de la vie. De ce fait, la contraception interfère avec le «pouvoir de Dieu de décider en dernière instance de la venue au monde d'une personne humaine».

Contraception et avortement sont tous deux condamnables, puisque l'un altère le sens de l'acte sexuel et que l'autre «détruit la vie d'un être humain». L'avortement, peu importe les circonstances, est même un crime aux yeux du pape. Dans son dernier livre, publié cette année (Mémoire et Identité), il va jusqu'à associer l'avortement à la Shoa: l'un et l'autre auraient selon lui les mêmes fondements basés sur la culture de la mort, violeraient les lois de Dieu et entraîneraient la promotion d'une idéologie du mal.

En 1995, le pape publie une encyclique sur le sujet: Evangelium Vitae. Il y dénonce une «conjuration contre la vie» de la part des institutions internationales et des médias, qui militeraient pour le droit à l'avortement et feraient la promotion des méthodes de contraception. Jean-Paul II écrit que la lutte contre l'avortement est un impératif pour tout catholique, et il affirme en substance que les lois permettant l'avortement sont contre «l'ordre naturel» et méritent désobéissance.

Son refus d'accepter la contraception accule le pape à des situations contradictoires: en Afrique, notamment, le sida se propage à une vitesse folle et fait des millions de victimes. Pour freiner la pandémie, la communauté médicale recommande à l'unanimité l'utilisation du condom.

Mais Jean-Paul II s'y oppose. Il affirme plutôt que «la chasteté est l'unique manière sûre et vertueuse pour mettre fin à cette plaie tragique qu'est le sida» (Ouganda, 1993). Pour cette intransigeance morale, le pape se fera qualifier d'«assassin» par certains. Jean-Paul II comprend pourtant l'importance du fléau: il a fait pression sur les compagnies pharmaceutiques pour qu'elles rendent leurs traitements disponibles en Afrique. Mais là comme ailleurs, ses convictions sont plus fortes que ce que d'aucuns appellent la raison.

Le problème du sida causera beaucoup de dissensions au sein de l'Église. Car dans ce cas, «l'interdit» de contraception peut entraîner la propagation de la mort. Profond dilemme. Des religieux trouveront la solution: le pape est là pour évoquer un idéal. Si cet idéal ne peut être atteint, dit entre autres le cardinal parisien Lustiger, et qu'une personne veut avoir une relation sexuelle qui pourrait comporter un risque de transmission du sida (donc de la mort), l'utilisation du préservatif devient essentielle. Entre deux maux, vaut mieux choisir le moindre.

Jean-Paul II restera très sévère pendant son pontificat sur une foule d'autres enjeux moraux: rejet de la procréation artificielle (in vitro), de la recherche sur les embryons à des fins médicales, et aussi de l'homosexualité, qu'il décrit comme étant un «comportement contraire au dessein de Dieu».

Recul

Cette croisade sans concessions pour la vie a un impact majeur, relève le biographe Bernard Lecomte en entrevue au Devoir. «Elle annihile des années d'efforts pour moderniser l'image de l'Église, en renvoyant à des relents de conservatisme, d'intolérance, voire d'obscurantisme.» Peu à peu, l'image publique et médiatique du pape est ainsi devenue celle d'un vieillard têtu et conservateur, note-t-il. «Pourtant, il se bat pour la même chose: quand il parle d'avortement, de contraception, du respect des embryons, de peine de mort ou de droits de l'homme, c'est toujours au nom des mêmes valeurs: pour la vie, contre la mort. Pour lui, c'est tout à fait cohérent.»

Selon Louis Rousseau, enseignant en théologie à l'Université du Québec à Montréal, cette question de la morale sexuelle, ou individuelle, est celle qui fait en sorte qu'il faut aujourd'hui considérer «ce pontificat comme ayant été catastrophique». Il estime que la condamnation de la contraception a mis fin au mythe de «l'infaillibilité papale» décrété par Pie IX.

«Les gens y croyaient, dit M. Rousseau. Dans l'Église, le pouvoir était un savoir. Mais lorsque la contraception est condamnée, les gens s'aperçoivent que la papauté se trompe, que ça n'a pas de bon sens, surtout quand on verra plus tard le problème du sida en Afrique. Ça fait en sorte que les gens sont renvoyés à leur libre conscience pour faire des choix au quotidien [...]. Jean-Paul II a introduit une papauté que les catholiques ne suivent plus.» L'impact de ces prises de position rigides sur la sexualité aura notamment été une «dévalorisation par contamination» de tout le message religieux de Jean-Paul II, estime Louis Rousseau.

Patrick Snyder, enseignant en éthique sexuelle au département de théologie de l'Université de Sherbrooke, juge durement lui aussi le bilan de Jean-Paul II en matière de morale sexuelle. «La grande question en morale, c'est de savoir si quelque chose fait plus de bien que de tort. Si on prend l'exemple du sida en Afrique et des positions de Jean-Paul II, on a un exemple concret d'une morale qui fait plus de tort que de bien, donc qui n'en est plus une. Ça devient du dogmatisme.»

«On parle ici d'une idéologie où l'on impose des conduites à des gens à partir d'une vérité que l'on a créée d'une certaine lecture biblique. Est-ce que c'est une morale qui a de la valeur dans le contexte social actuel? Je dis non, parce qu'on prend les gens pour des enfants, et nous ne sommes plus dans une culture où l'on doit imposer des choses. Les gens ne veulent plus se faire dire comment se comporter, mais ils veulent comprendre le sens de ce qu'ils font.» M. Snyder estime ainsi que cette question sexuelle «nuance grandement» le bilan pontifical de Jean-Paul II. «Mais les dégâts étaient déjà faits avec Paul VI. Par contre, de ne pas avoir voulu réfléchir là-dessus a représenté une perte de crédibilité immense pour l'Église catholique, ça a causé une rupture profonde entre les fidèles et le Vatican.»